– C’est la fonction de la science-fiction : anticiper le monde avant qu’il ne change. Jules Verne a décrit le voyage sur la Lune un siècle avant qu’il n’ait lieu !
– Oui, mais cela ne changeait pas fondamentalement l’aventure de son espèce, il n’a fait qu’accompagner un mouvement déjà amorcé, alors que toi tu es allé trop loin. Actuellement, l’espérance de vie en Europe est en moyenne de 80 ans. Il y a de plus en plus de centenaires, et l’humanité s’achemine doucement vers les 10 milliards d’individus. C’est la tendance naturelle que nous cherchons à freiner. Et toi tu proposes carrément de prolonger la vieillesse !
– Ce n’est qu’un roman, une fiction.
– Oui, mais je le répète : si quelqu’un teste ta formule, il s’apercevra que cela marche et il créera vraiment le centre de « Fontaine de jouvence » que tu décris. Alors, le nombre de centenaires augmentera, d’abord chez les plus riches, puis cela se démocratisera. Et de 80 ans on passera à une espérance de vie moyenne de 100 ans. Puis de 200 ans. Dès lors, en quelques dizaines d’années à peine, on passera de 10 à 20 milliards d’humains. Or la planète n’est pas extensible et ses richesses ne sont pas illimitées. 20 milliards d’êtres humains, cela signifie 20 milliards de bouches à nourrir, 20 milliards de consommateurs compulsifs. Il faudra plus de plastique, plus de pétrole, plus d’uranium, plus de bois, plus d’air, plus d’eau. Cela signifie qu’on gaspillera les ressources naturelles : les océans seront pollués, l’atmosphère irrespirable, les forêts dévastées, toutes les formes de vie sauvage éliminées, et la Terre sera bientôt une planète exsangue.
– À cause de mon roman !!!?
– À cause de tes idées qui arrivent trop tôt…
Elle lâche un soupir désabusé.
– Quand il y a trop d’humains sur Terre, nous devons « compenser ». Cela signifie encourager les guerres mondiales, les épidémies, les tremblements de terre. Tout cela s’avère indispensable pour clairsemer un peu ce troupeau humain devenu trop abondant.
– Vous appelez cela « clairsemer » !?
– Nous seuls ici semblons avoir pris conscience que la surpopulation est le pire danger qui guette l’humanité et la planète. Et toi, inconscient, en croyant faire un simple roman, tu étais sur le point de proposer une méthode pour l’accélérer !
– Je n’avais jamais pensé à cela.
– Heureusement que nous avons pu intervenir à temps.
– Et vous avez manigancé mon élimination…
– Il ne fallait surtout pas que L’Homme de 1000 ans soit publié.
– Comment avez-vous procédé pour m’assassiner ?
La vieille dame au bonnet péruvien replace son chien sur ses genoux.
– Tu avais déclaré au docteur Langman que tu ne voulais surtout pas mourir comme ton grand-père et que, si tu avais le choix, tu souhaitais partir sans douleur durant ton sommeil. Nous avons donc réalisé ton souhait.
– Et de manière pratique ?
– Première étape, nous avons repéré que Ghislaine était somnambule, ce qui pour nous signifiait influençable.
– Ghislaine ? Vous voulez dire l’assistante de Krausz ? C’est pour cela que mon grand-père Ignace a entendu dire qu’il y avait une femme à l’origine de mon exécution…
– Deuxième étape, Ghislaine, que nous avons manipulée, s’est levée dans la nuit pour se connecter avec son ordinateur aux fiches des patients. Elle a ouvert la tienne et en a modifié les données. Elle a inscrit un taux de marqueurs tumoraux qui signifiait que tu avais un cancer fulgurant incurable. Le document a été livré à Krausz qui ne l’a pas lu mais l’a transmis au docteur Langman. Lui l’a lu. Dès qu’il a compris combien ta maladie était grave, il a pris la décision que j’espérais : mettre fin à tes jours avant que tu ne connaisses les affres d’une longue agonie. Comme il a accès à des produits chimiques complexes, il les a combinés pour t’apporter la mort la plus confortable possible : durant ton sommeil, sans même que tu t’en aperçoives.
– Quand a-t-il agi ?
– Il a versé le cocktail létal dans ton champagne le soir de ton anniversaire. Tu as bu la coupe en même temps que tu plantais tes dents dans la première bouchée de ton gâteau. Ensuite, le produit a progressivement pénétré dans ton organisme, t’a fatigué, t’a donné envie de te coucher ; tu as dormi, tu as rêvé, ton cœur s’est progressivement arrêté et tu ne t’es jamais réveillé. Voilà comment « je » t’ai assassiné.
Gabriel Wells hoche la tête, tâchant de digérer toutes ces informations.
– Mais alors pourquoi vous ai-je croisée le lendemain matin dans la rue avant de découvrir que j’étais mort ?
– Je suis fan de cinéma. C’était juste un clin d’œil à Hitchcock, qui fait toujours une petite apparition dans ses films. J’ai choisi cette apparence car j’ai lu dans ton esprit que c’était celle qui te semblerait la plus anodine. Qui va penser que la petite dame au bonnet péruvien et au caniche est… la clef ?
Il s’approche.
– Et la destruction du manuscrit ?
– Nous avons agi sur ton frère par les rêves. Cela a marché. Heureusement, ton frère a beau se prétendre scientifique et cartésien, il est très influencé par ses rêves.
Gabriel Wells ramasse ses jambes en position du lotus et lévite face à Métraton.
– Donc, vous m’avez tué parce qu’à cause de moi l’humanité risquait de connaître une dangereuse prolongation de son espérance de vie ?
– Et donc une croissance démographique rapide et incontrôlable. Maintenant que tu connais les raisons de ton assassinat, est-ce que tu me comprends ?
Gabriel tourne la tête, observe les cristaux mauves qui tapissent cette grotte étrange au creux d’une planète inconnue. Il plonge son regard dans celui de cette vieille dame qui semble si bienveillante.
88. ENCYCLOPÉDIE : L’HOMME INCONSCIENT
Si le docteur Ignace Semmelweis est, objectivement, l’humain qui a fait le plus de bien à ses congénères en suggérant de se laver les mains avant d’accoucher les femmes, puisque cela a permis d’éviter bien des cas de mortalité infantile, Thomas Midgley est probablement celui qui leur a fait le plus de mal… sans le savoir.
Thomas Midgley était un chimiste américain qui, au départ, ne souhaitait pourtant que le bien de l’humanité. En 1911, il est recruté par les laboratoires de General Motors, qui cherche à l’époque un moyen de réduire le bruit des moteurs à combustion. Midgley découvre qu’en ajoutant du plomb dans l’essence, les moteurs tournent de façon plus fluide. La célèbre multinationale commercialise alors ce nouveau carburant et en inonde le marché avec des millions de litres. Mais ce qu’il ignore, c’est que le produit qu’il vient de mettre au point est hautement toxique. Les fumées des pots d’échappement empoisonnent l’atmosphère. Des milliers de personnes à travers le monde ne tardent pas à en subir les conséquences, à commencer par les ouvriers de General Motors et Midgley lui-même.