– Donc je peux continuer à être Gabriel Wells ?
– Ton corps, qui est déjà en putréfaction au Père-Lachaise, ne peut évidemment pas revivre. Tu resteras une âme errante. À toi de trouver un vivant capable de t’entendre et de retranscrire tes idées. Je pense que tu vas choisir ton frère, maintenant qu’il a mis au point son nécrophone. Je lui ai interdit de révéler au public son existence, mais il peut l’utiliser en privé du moment que personne ne le sait.
Elle le fixe intensément.
– Tu imagines ce qu’il se passerait si les nécrophones étaient en vente libre dans les supermarchés, comme les téléphones ? Toutes les âmes errantes qui s’ennuient (et elles s’ennuient toutes) se précipiteraient pour discuter avec les vivants. Cela serait la foire aux casse-pieds… Tu n’as pas idée de la mesquinerie de la plupart des morts ! Si ton frère diffuse son nécrophone, tous les ectoplasmes auront l’occasion de se faire connaître. Ils risquent alors de faire des révélations, ce qui créerait encore plus de problèmes chez les vivants.
Nouvel éclat de rire de Métraton.
– Donc, Gabriel, débrouille-toi pour que ton frère soit discret… Sinon je devrai le tuer comme je t’ai tué.
– Je lui ferai passer le message quand il me recontactera. Toutefois, ne vous en déplaise, je ne compte pas faire appel à lui ni à son nécrophone. Je préfère passer par Lucy. Elle peut aussi entendre ma voix. Je lui dicterai ma nouvelle version de L’Homme de 1000 ans et elle l’apportera à mon éditeur.
– À toi de choisir. Bon, qu’est-ce que tu attends ? Je t’ai assez vu. Tu n’es pas le seul dont je doive m’occuper. File, maintenant, et va créer ton roman. Et s’il te plaît, rien que pour moi, trouve une fin un peu surprenante, d’accord ?
L’écrivain se sent envahi d’un immense sentiment de gratitude. Dorénavant il sait, et il peut agir. Il regarde Métraton qui lui fait un petit clin d’œil avant de poser son doigt sur ses lèvres : motus et bouche cousue.
– Une dernière chose : j’ai un incipit à te proposer. Le héros pourrait dire : « Qu’ai-je appris de cette existence passée ? »
90.
Lucy Filipini se réveille.
Elle se masse les épaules avec ravissement, effleure ses bras, ses mains, ses cuisses, elle se passe la main dans les cheveux et prononce son mantra matinal.
Elle se lève et aperçoit, accrochée au mur, la pancarte :
« IL FAUT FAIRE DU BIEN À SON CORPS
POUR QUE SON ÂME AIT ENVIE D’Y RESTER. »
Elle effectue alors quelques exercices d’assouplissement et de musculation tout en écoutant l’album de Dead Can Dance, puis fait des mouvements de yoga : la salutation au soleil, la posture du chat.
Une fois douchée, elle revêt ses vêtements les plus colorés : une robe fendue rouge au large décolleté, un collier orné d’un cygne noir, des chaussures à talons hauts, du vernis rouge. Elle quitte son appartement.
Quelques minutes plus tard, elle est devant l’immeuble des éditions Villambreuse.
Elle demande à voir Alexandre, qui aussitôt la reçoit.
– Vous êtes de plus en plus belle, mademoiselle Filipini. Chaque fois que je vous vois, mon cœur bat plus fort.
Elle accepte le compliment d’un hochement de tête impatient et passe au sujet qui l’intéresse.
– J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Laquelle voulez-vous entendre en premier ?
– La mauvaise.
– Vous allez devoir renoncer à votre programme Gabriel Wells Virtuel. Il est obsolète et cela déplaît à l’âme errante de Gabriel Wells qui ne veut pas que sa pensée soit galvaudée par votre machine.
Alexandre de Villambreuse ne cherche même pas à la contredire.
– Et la bonne ?
– En tant que médium, je peux vous annoncer que l’âme errante de Gabriel Wells se sent prête à composer elle-même le texte de L’Homme de 1000 ans.
Il hausse les sourcils.
– Et comment ce miracle pourrait-il s’accomplir ?
– Il va m’utiliser comme scribe et me dicter le roman depuis les limbes. Ce sera du pur « Gabriel Wells » ; vous reconnaîtrez bien sa patte, et les lecteurs aussi.
– En admettant que vous disiez vrai, comment vais-je présenter cela au public ?
– Vous allez faire croire que c’est le programme GWV d’Immortal Spirit qui l’a écrit. Tout le monde pensera que votre logiciel est vraiment opérationnel, ce qui est une bonne chose pour vous.
L’éditeur toussote et s’accorde un léger temps de réflexion.
– Cela me rappelle une nouvelle d’Edgar Poe, « Le joueur d’échecs de Maelzel ».
Il observe la jeune femme et ne cache plus son enthousiasme.
– Vous êtes quelqu’un de vraiment extraordinaire, mademoiselle Filipini. Plus j’apprends à vous connaître, plus je vous apprécie. Le roman écrit par le logiciel GWV est désormais achevé. Je l’ai lu. Et je vais vous dire la vérité : c’est nul. Le système d’intelligence artificielle n’a pas su trouver ce je-ne-sais-quoi qui fait tout l’intérêt des romans de Wells et les distingue des autres.
– La « petite musique » ?
– Plutôt la « petite folie »… À mon avis, Wells est une somme de névroses et d’anomalies psychologiques qu’aucun système d’intelligence artificielle informatique ne peut imiter. Ce sont ces faiblesses qui font sa différence. Le programme GWV écrit automatiquement des intrigues impeccables servies par un style au vocabulaire beaucoup plus riche que celui de Gabriel. Mais tout cela est trop propre.
Lucy se penche en avant.
– Alors… Vous êtes d’accord pour que nous travaillions ensemble, Alexandre ?
– Simple petite question pratique : je négocie le contrat avec qui ?
– Avec moi, mais Gabriel le relira par-dessus mon épaule, évidemment…
Ils se serrent la main, en prenant tous deux conscience que quelque chose de complètement inédit est en train de se produire dans le monde de l’édition.
91. ENCYCLOPÉDIE : LE JOUEUR D’ÉCHECS DE MAELZEL
En 1770, l’ingénieur hongrois Wolfgang von Kempelen présenta à la cour de l’impératrice d’Autriche un automate capable de jouer aux échecs. L’appareil se présentait sous la forme d’un gros buffet en érable surmonté d’un échiquier auquel était fixé un tronc de mannequin. Ce dernier portait un turban et une cape en fourrure ; sa bouche était ornée d’épaisses moustaches noires ; sa main gauche tenait une pipe, tandis que le bras droit restait posé sur la table, prêt à jouer. Les trois portes de la commode renfermaient un ensemble d’engrenages qui s’animaient lorsque le joueur était en action.
Kempelen avait baptisé son automate « le Turc ». Il prétendait que sa machine pouvait non seulement jouer une partie d’échecs, mais aussi battre les meilleurs joueurs du monde, déclaration qui ne suscita que moqueries et quolibets.