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– Tu peux constater par tes yeux l'honneur que je leur fais et sois en paix. L'accueil qu'ils recevront en nos murs contentera ton cœur. Nos alliances se confondent et ceux que tu honores de ta confiance, je ne peux les juger indignes de s'asseoir à mes côtés, sous l'égide de la bannière du Roi de France et de partager le festin après avoir fumé le calumet de la paix. Je partage ta conviction que c'est un grand jour pour le repos des Nations que celui que nous vivons.

Piksarett satisfait se tourna vers la population et commença à la haranguer. Angélique comprit qu'il présentait une nomenclature de ses hauts faits à elle, Angélique, parmi lesquels il révélait comme le plus important à ses yeux celui qu'elle pouvait commander aux esprits et ressusciter des êtres quasi morts en les touchant de ses mains.

Heureusement, son homélie fut brève et elle espéra qu'on ne l'avait pas écoutée de façon trop attentive.

D'un geste impérieux, Piksarett conclut en présentant sa captive et en priant la foule de l'acclamer.

Les vivats reprirent de bon cœur et le tumulte, avec cette fois la participation des sauvages, prit une telle ampleur qu'elle couvrit l'approche d'une musique de fifres et de tambours arrivant par les rues du bord du fleuve.

On vit soudain, à l'entrée de la place, une rangée de musiciens frappant leurs caisses enrubannées, puis des hommes en armes portant des piques, et dont les cuirasses et les casques d'acier noir étincelaient au soleil.

C'était Joffrey de Peyrac et sa troupe.

Chapitre 10

Angélique le cœur battant dut s'avouer que le double rang des tambours, puis des fifres s'avançant hardiment dans leurs costumes blancs étincelants, la ceinture rayée à franges d'or, le bonnet bleu à glands d'or et s'écartant pour former la haie en un mouvement d'ensemble précis sans interrompre pour cela leur musique dont les roulements et les notes aiguës s'intensifiaient, produisait un effet de beauté et de puissance surprenant.

Plus impressionnants encore étaient les Espagnols de Peyrac en cuirasses et casques noirs, la pique en main qui formaient la garde du comte de Peyrac. Don Alvarez, leur capitaine, affectait le visage hautain et sévère d'un hidalgo pénétrant dans une ville flamande.

Flottaient au vent des oriflammes et des bannières portant les écussons des armes de chacun des capitaines des cinq navires qui étaient dans la rade et en tête celui qu'affichait le comte de Peyrac à Gouldsboro et sur ses forts du Maine : un écu d'argent sur fond d'azur3.

– Tiens, s'exclama quelqu'un, quand il était en Méditerranée, il portait son signe d'argent sur fond de gueules...

Angélique se retourna vivement, cherchant à repérer, au milieu de toutes ces faces pressées, tournées vers le cortège des arrivants, l'homme qui avait jeté ces mots d'un ton léger et sarcastique.

Il y avait donc quelqu'un, dans cette foule française, qui savait d'avance que derrière le comte de Peyrac se cachait l'ancien Rescator de la Méditerranée ?

Elle ne put reconnaître aucun visage. Et qu'importe ! Était-ce un danger ? Il fallait s'attendre à ce genre de rencontre.

En voulant pénétrer dans cette petite société dirigeante de la Nouvelle-France, directement reliée à la Cour et à ses intrigues, il faudrait s'attendre à voir surgir des fantômes du passé.

Le redoutait-elle ?

Elle n'eut pas le temps de s'appesantir, d'éprouver un frisson. Les Espagnols se séparaient, se rangeaient, eux aussi, sur le côté, se faisant vis-à-vis et tendant leurs piques élevées et entrecroisées formant une voûte d'honneur. Et l'on vit s'avancer le comte Joffrey de Peyrac de Morens d'Irristru.

Une rumeur courut dans la foule. Rumeur trahissant une émotion non dénuée de crainte et d'une certaine hostilité mais aussi d'étonnement.

Car il s'avançait donnant la main à Honorine.

Le charme ambigu qui émanait de sa grande silhouette conquérante, au visage couturé de cicatrices et portant la marque d'une existence fertile en combats et violence, était comme atténué par la présence de l'enfant.

Il avait certes l'œil sombre et sarrasin, des cheveux noirs et touffus qui ne devaient rien à l'art de la perruque et il affichait une élégance guerrière qui, avec ses hautes bottes à l'anglaise, ses gants à crispin et les deux baudriers en cuir de Cordoue supportant des pistolets à crosse d'argent, l'approchait de l'image que se faisaient les bonnes gens d'un redoutable pirate des Caraïbes.

Mais ce qui déconcertait, c'était la cordialité de son sourire, et surtout le geste simple et naturel avec lequel il menait la petite fille vers le gouverneur et les dignitaires.

On eût dit que c'était beaucoup plus elle qu'il voulait présenter que lui-même.

Honorine, sa main dans la main de Joffrey de Peyrac, était adorable de prestance et de dignité. Sa robe bleue, traversée de reflets verts soutenus, faisait ressortir l'éclat de ses beaux cheveux cuivrés, coiffés en nappe sur ses épaules. Elle, qui aimait tant être libre de ses mouvements, supportait avec patience le haut col de dentelle noué de galons à glands d'argent qui l'obligeait à tenir le cou bien droit. Elle supportait le corselet en pointe souligné de franges aurore qui tranchaient sur le vert du tissu damassé et les nœuds aurore qui nouaient aux poignets les manches bouffantes de lingerie fine sortant de celles plus courtes, à revers brodés, du casaquin. Sous son bras gauche, elle tenait son chapeau à plumes vertes et roses. C'aurait été trop lui demander que de le coiffer, mais cela pouvait s'admettre car beaucoup de dames avaient pris l'habitude, avec l'échafaudage de plus en plus compliqué de leurs coiffures, de porter leurs chapeaux sous le bras, à l'instar des hommes.

Elle avait l'air d'une enfant royale. C'est avec beaucoup de sérieux qu'elle s'approchait aux côtés de son père.

Alors que tous les yeux étaient fixés sur eux, des matelots du Gouldsboro s'égaillèrent vivement autour de la place. Des hommes armés de mousquets se portèrent à divers endroits, la main posée sur le briquet de leur ceinture.

Ces mouvements passèrent inaperçus. On se montrait, marchant derrière Joffrey de Peyrac et Honorine, les deux fils du comte, Florimond et Cantor, beaux adolescents de seize et dix-huit ans, et un groupe de personnages des plus dignes, en lesquels, au moins pour deux d'entre eux, Québec pouvait reconnaître des figures familières et estimées, soit le propre Intendant de la Nouvelle-France, M. Carlon, de retour de sa tournée en Acadie, et M. d'Arreboust, que l'on croyait parti pour l'Europe. Un troisième personnage, bel homme avec de la prestance et du sérieux, était inconnu, mais le bruit courait déjà qu'il s'agissait d'un envoyé extraordinaire du Roi, arrivé sur un navire démâté, et que la flotte de M. de Peyrac avait sauvé de la noyade.

Leur présence et celle des rescapés du Saint-Jean-Baptiste qui suivaient achevaient de transformer cette entrée dans la ville d'un corsaire redouté en une entrevue de puissances alliées désireuses de s'obliger et de se porter secours mutuellement afin d'établir des relations de bon voisinage.

Lâchant la main qui la tenait, Honorine fit une profonde révérence à M. de Frontenac, puis après un instant de réflexion elle en fit une seconde à Piksarett qu'elle avait vu s'avancer en premier, puis, sa tâche accomplie, elle s'élança.

Angélique crut qu'elle venait vers elle, mais c'était vers M. de Lornénie-Chambord que son œil d'aigle avait repéré dès son entrée sur la place. Le chevalier de Malte touché par cet élan innocent l'enleva dans ses bras et la serra sur sa croix d'argent.