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Le plus jeune a de belles mains, gantées étroitement de rouge, qu'il ouvre et referme sans cesse comme s'il voulait évaluer la souplesse et la force de ses articulations et de ses muscles.

Le quatrième est d'une certaine corpulence, mais le seul qui semble avoir en toutes circonstances la tête sur les épaules. Son regard est dur et implacable. On l'interpelle en disant : baron, mais Boisvite suppose qu'il a la haute main sur les cordons de la bourse de M. de La Ferté et que c'est à lui qu'il devra s'adresser lorsque le crédit deviendra trop gros.

Tous portent l'épée. Ils se sont déjà battus en duel, dit-on.

Antonin Boisvite s'éloigne pour répondre à l'appel d'un autre honorable client qu'il est assez flatté d'avoir dans son établissement ce soir. Il s'agit de l'envoyé du Roi arrivé aujourd'hui et qui lui paraît un homme aimable et décent.

Son bonnet à la main, le cabaretier s'incline très bas.

– Peux-tu me dire qui sont ces messieurs ? s'informe Nicolas de Bardagne.

Antonin Boisvite les nomme ; M. de La Ferté et ses amis : le comte de Saint-Edme, M. de Bessart et Martin d'Argenteuil. Il prend sur lui d'ajouter d'un air entendu :

– Ce sont des seigneurs de la Cour, de l'entourage du Roi.

Malgré cette affirmation qui en d'autres temps et lieux le rendrait circonspect, Nicolas de Bardagne continue d'éprouver à leur endroit une acre détestation. Il voudrait en douter mais il est de plus en plus persuadé que ce bellâtre, aux beaux yeux bleus et d'un visage assez avenant et noble malgré les stigmates de la débauche et de l'ivrognerie qui le marquent, parle d'Angélique quand il fait allusion à une femme qu'il a aimée, et Bardagne en conçoit une colère et une anxiété qui achèvent d'irriter ses nerfs déjà fort éprouvés par cette dure journée.

On l'a installé au diable vauvert, dans une assez belle résidence, mais perdue au milieu d'un bouquet d'arbres à l'extrémité d'un plateau herbeux qu'on appelle « Les Plaines d'Abraham ». Laissant ses serviteurs apporter coffres et bagages, il est revenu vers la ville, soucieux de savoir en quelle demeure M. et Mme de Peyrac se trouvaient...

S'il est entré s'asseoir au Soleil levant c'est que l'établissement se trouve au coin d'une rue qui monte et au bout de laquelle s'érige la maison où, lui a-t-on dit, ils logeront ce soir. C'est encore le marquis de Ville d'Avray qui a réussi à les avoir chez lui.

Pour l'achever, il a fallu que parviennent à ses oreilles les discours et les affirmations de ce M. de La Ferté, pour le moins insolentes et incongrues.

Voici encore celui-ci qui se lève et s'écrie, en levant son verre :

– Je bois à la déesse de toutes les mers et de tous les océans qui nous a visités en ce jour et qui m'a appartenu !

Cette fois, M. de Bardagne ne peut y tenir. Il décide de se lever et d'interrompre ces élucubrations scandaleuses et intolérables. Il s'approche de la tablée.

– Monsieur, dit-il à mi-voix, veuillez considérer que vos propos peuvent être désobligeants pour la réputation d'une dame de qualité. Ayez la galanterie de ne pas les tenir à si haute voix.

M. de La Ferté est un homme assez grand et bien fait. Il examine d'un regard vague celui qui l'interpelle.

– ... Qui êtes-vous ? interroge-t-il, en retenant un hoquet.

– Je suis l'envoyé du Roi, réplique Nicolas de Bardagne, offusqué. Ne me reconnaissez-vous pas ?

– Si fait ! Eh bien ! Moi... je suis le frère du Roi ! Qu'en dites-vous ? Ceci vaut cela !

M. de Bardagne se recule pour échapper à l'haleine avinée de son interlocuteur.

– Trêve de sottises ! Le Roi n'a qu'un frère et, Dieu merci, vous n'êtes pas celui-là.

– Bien ! Je vous le concède, se moque l'autre. Je ne suis pas son frère... mais, je peux dire... son parent... en quelque sorte... son parent... de la main gauche... Aussi, prenez garde, Monsieur l'envoyé du Roi... Il y a des querelles de famille où les étrangers ne peuvent avoir le dernier mot... Il vaut mieux ne pas s'en mêler.

M. de Bardagne est sur le point de lui jeter son gant au visage et de le provoquer en duel. Mais ce serait bien mal inaugurer ses importantes fonctions dans la capitale de la Nouvelle-France. Il déplore soudain d'être investi d'un rôle si lourd qu'il ne puisse s'accorder la liberté de châtier comme il le mérite cet arrogant personnage qui le regarde avec une insolence gouailleuse et méprisante.

– Oui, fait-il d'une voix traînante, elle est belle n'est-ce pas, la nouvelle reine de Québec ? La comtesse de Peyrac.

– Cessez, Monsieur, de mêler le nom de Mme de Peyrac à vos divagations !

– Elle m'a appartenu, répète le gentilhomme avec défi.

Et ses yeux bleus ressemblent à deux morceaux de verre trouble.

Ulcéré, Nicolas de Bardagne bat en retraite. Retourné à sa table, devant une chopine de bière où il a à peine trempé ses lèvres, il ressasse les paroles du gentilhomme. Il s'attarde sur ce point souligné : « de la main gauche ». Il lui revient en mémoire que le frère d'une des maîtresses du Roi, Louise de La Vallière, a longtemps bénéficié d'une charge à la Compagnie des Indes et qu'il avait la haute main sur certains revenus du Canada.

Serait-ce lui ? Mais que signifieraient ces vantardises à propos d'Angélique ? Que va-t-il lui falloir apprendre encore au sujet de celle qu'il aime d'une passion irraisonnée et déraisonnable ? M. de Bardagne soupire.

*****

Après les confidences du policier cynique, celles du gentilhomme débauché. Où qu'il aille et si loin qu'il aille il n'aura donc jamais fini de souffrir.

Malgré tout, son intervention a un peu dégrisé M. de La Ferté. Une amertume jalouse corrode son cœur. Il est duc. Et ces croquants se permettent de le considérer de haut... Palsembleu ! Où donc est-il tombé ? Fuir au bout du monde réserve des surprises... Il se sent mal.

– Hé ! Gargotier. Il n'y a donc pas un peu de café turc dans ton estaminet ?

Un homme d'allure militaire, qui boit et fume non loin, intervient :

– Monsieur, si vous voulez du café turc, je vous convierai chez moi. J'y ai pris goût à Budapest, en combattant contre les Turcs pour l'empereur d'Allemagne.

Il s'annonce comme Melchior Sabanac, lieutenant réformé, venu au Canada avec le régiment de Carignan-Salière et demeuré au pays après avoir eu le pied gelé dans une campagne d'hiver contre les Iroquois des Cinq-Nations.

– Certes, la vie à Québec est moins somptueuse qu'à Versailles, ajoute-t-il en considérant la riche vêture des quatre personnages.

Celui auquel il s'adresse ricane.

– Ah, vous trouvez ! Après une journée comme celle que nous venons de vivre, vous croyez que Versailles a de quoi en remontrer à Québec ? Vous avez reçu une de ses reines, Messieurs, une des reines de Versailles, le savez-vous ? Sinon la Reine ! La seule reine de tous les cœurs.

Il recommence à bredouiller.

– Quand j'y songe ! Le Roi ! Cocufié par ce pirate, et moi-même...

Celui qu'on appelle le baron intervient.

– Monseigneur, parlez plus bas... Vos déclarations vont nous attirer des ennuis. Ici, tout se sait et se découvre très vite...

– Ouais ! Comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes piégés au fond d'une nasse.

Avec humeur, il recommence un refrain que ses amis n'ont que trop entendu déjà depuis quatre mois qu'ils sont là. Qu'est-il venu faire à Québec ? Petite ville stupide, grossière, campagnarde, occupée par des manants qui se prennent pour des seigneurs parce qu'on leur a accordé le droit de chasse et de pêche.