Émergeant d'un réseau de brumes mauves qui traînaient au fond du ciel, le soleil s'élevait difficilement entre différents étages de nuages violacés qui barraient l'horizon et sa lueur rose s'éteignait et se rallumait au gré de son ascension, mais peu à peu s'élargissait pour se répandre et se dissoudre dans un ciel purifié qui prit une nuance de porcelaine.
Le Saint-Laurent était couleur d'absinthe. Les contours de la grande île d'Orléans, qui divisait le fleuve en aval, se distinguaient à peine. Seule, plus proche de Lévis se dessinant comme une langue de terre violette en fer de lance, elle s'avançait juste en face de Québec, tranchant sur l'étendue opaline des eaux.
Vers le nord, on pouvait voir s'étendre la belle courbe de la côte de Beaupré, marquée d'habitations isolées, dominant le fleuve de place en place, et de quelques hameaux autour d'un clocher, qui signalait le centre des paroisses échelonnées le long de ce rivage très prospère.
De cette fenêtre, Angélique rêva de voir se lever beaucoup d'aubes. Elle émergea de ses couvertures et après avoir passé un vêtement d'intérieur, une « douillette » de soie bourrue doublée au col et au bas des manches évasées d'un revers de fourrure, elle se tint accotée au bord du lit, détaillant du regard le mobilier rassemblé en cet étroit espace. Il y avait un miroir florentin, au-dessus d'une coiffeuse en bois de noyer marqueté et qui était garnie des plus ravissants objets nécessaires à la toilette féminine, peignes, brosse, démêloir, panoplie qui venait avantageusement remplacer ses objets personnels qu'elle avait perdus la veille.
Dans un coin, un prie-Dieu monumental à coffrage d'ébène incrusté de pierres dures et de miniatures d'émail, lui aussi de style florentin, servait également de petite bibliothèque. Le lit à quatre colonnes avec la frise de son baldaquin frappée des armes du marquis, le coffre au chevet pour y ranger les effets, une console à portée de la main près de la couche, était à lui seul une petite chambre dans l'autre.
Angélique rejoignit le comte de Peyrac devant la fenêtre. Il se retourna vers elle et lui sourit. Elle pensa que c'était la première fois depuis un temps infini qu'elle se trouvait avec lui dans une maison de ville parée de tout le confort et de l'élégance dus à leur rang.
Depuis combien de temps ? Combien d'années ? Oh mon Dieu ! Depuis Toulouse ! Quinze ans ? Vingt ans ?
Elle ne pouvait croire que cela était arrivé enfin.
Ainsi, plus d'errances ? Plus de toits incertains, de navires craquants imprégnés d'air salé, de forts de bois au fond des forêts ou sur des grèves sauvages, où vous guettent la famine, le scorbut et la mort violente.
« J'aimerais demeurer dans cette petite maison, se dit-elle, et regarder tous les jours ainsi le soleil se lever... »
Comme s'il partageait sa pensée, Joffrey se mit à parler du manoir de Montigny qu'on avait mis à leur disposition.
– C'est une belle demeure, bien bâtie, bien meublée, mais je gage qu'il ne vous sourit guère de vous y installer en songeant qu'elle a été aménagée pour recevoir votre inquiétante rivale... la duchesse de Maudribourg ?
Il l'interrogeait tout en la regardant du coin de l'œil d'un air taquin.
– Vous devinez bien, en effet... Je sais que vous, Monsieur de Peyrac, êtes insensible à ce genre de faiblesse.
– En effet !
– J'aurais trop peur d'y voir rôder son ombre maléfique... Je ne pourrais m'empêcher de penser qu'Ambroisine avait préparé sa venue à Québec, ce qui signifie qu'elle y avait, y a encore sans doute, des amis, des complices, bien que le plus important, le Père d'Orgeval, son ami d'enfance, qui la dirigeait, ait disparu... Mais il y en a d'autres... Quels sont-ils ? Ils se découvriront peu à peu et...
– et... vous vous sentirez mieux dans cette petite maison..., conclut Peyrac en l'entourant de son bras avec tendresse, je le conçois... Elle est faite pour vous... Je sens que c'est à cela que vous avez rêvé, tandis que nous luttions si durement l'an dernier, durant notre hivernage à Wapassou.
« Et vous avez bien mérité d'être en paix, de vivre selon votre bon plaisir et de profiter de tous les agréments de notre capitale. Vous avez supporté assez de tintamarre et de tracas. Or, l'installation d'une partie de notre recrue au château de Montigny risque de le transformer en caravansérail militaire. Nos officiers vont y loger. On y abritera les hommes malades ou blessés de nos équipages et on y tiendra une petite garnison de défense. Cependant, il y a de grands salons où il nous sera loisible d'offrir des réceptions. Et j'y réserve pour nous un appartement qui sera, en attendant, mon poste de commandement.
« Tandis que cette petite maison, dominant la ville, sera la vôtre. De ces hauteurs votre regard vert la tiendra sous sa coupe. Votre esprit projettera ses rets et ses lacs, pour la ramener, toujours plus soumise, à votre stratégie savante. N'est-ce pas là votre projet, mon beau chef de guerre ?
Il caressa le visage d'Angélique.
– ... Mais, il n'y aura pas de guerre, dit-il. Le mauvais sort est vaincu. Notre stratégie ne va tendre qu'à organiser nos divertissements selon nos goûts et, s'il faut préparer l'avenir, à nous faire des amis en Nouvelle-France afin de rassurer notre grande voisine d'Amérique et aussi, peut-être, un jour, le Roi de France qui la gouverne.
En l'écoutant, Angélique sentait s'exalter sa force intérieure et son appétit de vivre heureuse.
Le mouvement impétueux de l'esprit de Joffrey passait en elle, par ce qu'ils avaient en eux de semblable et de meilleur : ils aimaient la vie, entreprendre, réussir, lutter pour l'harmonie et la beauté de l'existence. Ils s'étaient peu à peu reconnus en ce domaine.
Les réticences d'Angélique et le soin qu'elle mettait à cacher les épisodes de sa vie passée, attitude qui parfois irritait le cœur trop libre et désinvolte du gentilhomme d'Aquitaine, habitué qu'il était d'obtenir la confiance des cœurs féminins, avaient cessé d'ériger entre eux cet obstacle qui avait failli empoisonner les premiers temps de leurs difficiles retrouvailles. Ils admettaient que tout être, homme ou femme, a droit à son domaine secret. Ils y voyaient le témoignage d'une richesse intérieure qui les comblait mutuellement. Et ce n'en était que plus exquis de se sentir si proches et si reconnus l'un par l'autre.
Tout cela s'exprimait dans leur baiser ce matin-là et ce fut un moment d'une perfection sans mélange.
Ensuite ils parlèrent des dispositions à prendre pour organiser au mieux, dans l'immédiat, leur séjour à Québec.
Quoi qu'ils en eussent dit, ils ne pouvaient se dérober si facilement aux obligations dont ils avaient la charge. Ils en rirent en voyant s'allonger la liste des questions urgentes à régler.
– Je vais demander au gouverneur Frontenac de convoquer au plus tôt un Grand Conseil exceptionnel afin que nous puissions y débattre de notre position et statuer sur les arrangements concernant notre présence et celle de nos hommes dans la ville.
Angélique n'oubliait pas les cas particuliers : que faire d'Aristide et de Julienne et de l'Anglais du Connecticut, Élie Kempton, qui ne tarderaient pas à être regardés comme « indésirables » par le lieutenant de police, bien qu'ils se trouvassent à Québec contre leur gré ? Et d'Adhémar le déserteur, qui risquait d'être condamné au pilori, sinon à l'estrapade et à la pendaison ?
Cependant, la première démarche qu'elle envisageait, c'était de demander audience à l'évêque. Par lui, elle voulait obtenir d'être confrontée avec la Mère Madeleine, l'ursuline visionnaire dont les révélations avaient contribué à faire peser sur elle l'accusation d'être la démone.
L'ursuline devrait témoigner au plus tôt qu'Angélique ne ressemblait pas à la femme qu'elle avait vue en songe.
Oh certes, elle comprenait maintenant les tours inattendus que leur réservait Québec.