– La petite Ermeline a été miraculée !
Bien que la première concernée par cet événement, Mme de Mercouville n'avait pas perdu son temps. C'était une femme de tête, et, en tant que créole, habituée à faire face à tous les hasards de la vie coloniale aussi bien les typhons ravageurs qu'elle avait connus aux Îles dans son enfance, que les famines et les Iroquois du Canada. Elle avait remis à plus tard les actions de grâce que méritait le ciel pour sa fille et revenait, présentant à Mme de Peyrac M. de Bernières, directeur du séminaire, auquel elle avait fait transmettre la demande d'Angélique. Monseigneur de Laval proposait de la recevoir en audience privée soit aujourd'hui dans l'après-midi, soit le lendemain matin à partir de dix heures.
Angélique, impressionnée par la rapidité avec laquelle ce genre d'affaires se concluait en ce pays, réfléchit et opta pour le lendemain matin.
D'autre part, elle acceptait volontiers, pour l'après-midi, l'offre que lui avait faite Mme de Mercouville de sa chaise à porteurs. Ainsi, pensait-elle, elle pourrait, dès aujourd'hui, descendre en Basse-Ville chercher son chat et remercier Mme Gonfarel.
Chapitre 19
Les deux valets de Mme de Mercouville portant la chaise où avait pris place Angélique entamaient, non sans précautions, la pente abrupte qui menait au port. Au fur et à mesure que l'on descendait, la foule devenait plus dense et plus vive.
La Basse-Ville, c'était ce gros bouquet de maisons hautes et étroites, serrées les unes contre les autres, pressées au flanc du Roc, les pieds dans l'eau, et dont les cheminées monumentales, prolongées de leurs panaches de fumée, formaient couronne.
Angélique, par les interstices d'un petit rideau, regardait avec curiosité.
Il restait encore un peu de l'animation véhémente qui était celle de la Basse-Ville au moment du départ des derniers vaisseaux pour l'Europe et que l'arrivée de la flotte de Peyrac avait contribué à prolonger.
Il y avait des coureurs des bois, fortune faite, qui n'avaient pas encore tout dépensé en achats somptuaires ou en traites imprudentes. On les rencontrait dans leurs vêtements de peaux frangées, le fusil sur les bras, baguenaudant et déjà s'ennuyant, entrant chez le tailleur pour se faire couper un habit de marque, chez le taillandier pour y choisir des haches de traite ou de la quincaillerie. Des sauvages, qui n'avaient pas encore bu toute l'eau-de-vie de leurs transactions, s'attardaient dans la ville aux pièges et aux séductions insolites. Leur allure lente et rêveuse contrastait avec la promptitude générale qui régnait sur le port et dans les rues avoisinantes.
L'approche de l'hiver entraînait des travaux d'aménagement. On apportait le bois dans les cours, on le déchargeait, on l'empilait, et partout on entendait sonner le bruit des bûches jetées à la volée, on voyait des enfants occupés à édifier contre les maisons, sous l'auvent des galeries, la mosaïque d'un bûcher bien rangé.
Angélique aperçut le géomètre Fallières qui discutait avec le propriétaire d'une vaste maison prolongée d'une cour et d'une écurie. Un tabellion-notaire ou greffier était sur ses talons. Il était question d'appliquer une ordonnance qui fixait la mesure des bûches, la hauteur et la largeur des cordes de bois, souvent fantaisistes...
Les chevaux d'un charroi, dont les roues étaient calées dans la pente par de grosses pierres, attendaient patiemment devant l'entrée de la cour. C'étaient des chevaux doux et tranquilles, lourds, habitués à traîner des charges. On disait qu'ils tiraient la charrue au printemps car il y en avait plus que de bœufs de labour en Nouvelle-France et ce n'était pas l'un des moindres prodiges du Canada de les voir si nombreux, car ils étaient les descendants des douze chevaux envoyés dix ans plus tôt par le Roi de France.
Dans Québec, les enfants en sabots, turbulents et barbouillés, pouvaient en paix se disputer un pion de bois au bout d'une crosse, le jeu indien de prédilection, tirer leurs charrettes à chien, ou s'apprêter à dévaler la Côte de la Montagne sur une traîne quand viendrait la neige.
Angélique en aperçut de dix à douze ans, qui fumaient la pipe avec l'assurance de coureurs des bois chevronnés. Aussi bien tout le monde fumait, les nobles comme les paysans, les marchands comme les aventuriers, et même quelques femmes assises au seuil de leurs portes. C'était un besoin et un plaisir qu'avaient enracinés dans les mœurs la lutte contre les maringouins l'été, la longueur des soirées d'hiver, la familiarité des palabres avec le Peau-Rouge, lequel ne saurait s'entremettre en mille choses sans commencer par tirer une bouffée de son calumet et le repasser généreusement de bouche en bouche.
On plantait du tabac au coin de chaque rue, au seuil de chaque maison, et son odeur imprégnait les moindres recoins des ruelles.
Cette odeur s'ajoutait à celle du fumier, du goudron chaud lorsqu'on approchait du port, des volailles rôties lorsqu'on rôdait aux abords des auberges, des fourrures et du vin aux alentours des entrepôts et du boucan au coin des grèves que frangeaient d'algues les marées courtes du fleuve. En ces lieux, d'imprécis vagabonds installaient leurs feux d'herbes et d'épines choisies, entretenant jour et nuit l'encens d'une épaisse fumée qui ne cessait de gonfler et de se dérouler autour d'une tige en traverse, chargée de rubans d'anguilles.
Des cochons erraient çà et là, trottant sur leurs petites pattes et s'arrêtant pour regarder avec intérêt passer les équipages. Tout les enchantait, apparemment, et ils se montraient indifférents aux abois des chiens, aux procès que suscitaient leurs déprédations et, plus encore, aux multiples ordonnances de police dont ils étaient périodiquement l'objet.
Angélique avançait lentement parmi la foule hétérogène et bariolée où voletaient les coiffes blanches diversement ailées ou tuyautées de la plupart des femmes dont beaucoup avaient apporté la tournure de leur province d'origine : Normandie, Bretagne, Perche, Champagne, Aunis, Saintonge...
Les hommes se coiffaient du tapabor, large chapeau paysan, ou de bonnets de couleur et aux garnitures diverses.
Elle les voyait enfin dans leurs murs, ces Canadiens qu'elle avait rencontrés l'an dernier en guerriers fous d'audace, soit à Katarunk, soit en Nouvelle-Angleterre.
Elle les voyait aujourd'hui parmi leurs femmes et leurs enfants. Mais ils paraissaient à peine différents. Ils se révélaient rieurs, avec une certaine violence contenue dans le geste et l'attitude, une étincelle au fond des yeux qui n'était point commune ni familière. Elle les reconnaissait comme Français, mais des Français d'ailleurs, et cela les rapprochait de ce qu'ils étaient eux-mêmes, Peyrac et elle et leurs gens, qui aussi avaient connu le danger de l'Iroquois, l'hivernage, la menace du scorbut et de la famine.
Au centre d'une place qu'ils traversèrent, elle aperçut érigé le buste en bronze de Sa Majesté le Roi de France Louis XIV.
Janine Gonfarel habitait aux abords de la rue Sous-le-Fort, et son accueillante auberge, avec des dépendances, des galeries de bois couvertes, son cabaret et sa salle de restaurant où l'on faisait bonne chère, adoptait la courbe de l'anse du Cul-de-Sac où mouillaient barques et navires.
On ne pouvait être mieux situé.
Au-dessus du perron de l'entrée principale, le « bouchon » de branches de sapin, obligatoire pour désigner les établissements de ce genre, s'accompagnait d'une magnifique enseigne de fer forgé, entièrement dorée, et qui s'intitulait Au navire de France.
L'ensemble était cossu, inspirait confiance.
Dans la bousculade de la veille, Angélique n'avait pas remarqué ces belles demeures devant lesquelles leur cortège avait passé.