– Comme tu es savante, ma Polak !
– Je me suis initiée, fit la Polak... en se rengorgeant.
Elle prit un livre sur les rayons d'une étagère.
– ... Tiens, regarde-moi ça... C'est savant.
– Tu possèdes des livres ?
– Eh oui ! Tout le monde a des livres ici.
– Tu as appris à lire, la Polak ?
– C'est le Jésuite qui m'a appris. Tu vois pourquoi je lui dois du dévouement à cet homme. Mais celui qui a le plus de livres et de grimoires, c'est le « Bougre Rouge ». Il s'y connaît en magie, le sorcier, il me donne des dents de loup et des os de chouette pour conjurer le mauvais sort. En Canada, on a besoin de protection... Crois-moi, y en a jamais de trop par ici de médailles ou talismans... contre le diable ou la police.
– Comment est-elle la police au Canada ?
– Tourmenteuse. Tracassière. Comme partout ailleurs.
Le lieutenant général de police se nommait le Sieur Garreau d'Entremont. La Polak l'appelait le Ronchon. Il n'était pas d'humeur frivole mais, selon elle, ce n'était pas un mauvais homme.
– Mais c'est un homme à principes. Cette espèce-là, tu sais, on ne peut pas l'impressionner ni l'avoir avec un sourire ou un cadeau. Si vous n'avez rien à vous reprocher tout ira bien. Sinon, il vous tiendra aux chausses et ne vous lâchera plus. Mais le plus dangereux c'est Noël Tardieu de La Vaudière, le procureur royal ; tu as dû le remarquer, hier, parmi les « puissances ». Un grand, frisé, beau garçon, l'air faraud.
– Ce jeune homme ? Il a l'air charmant.
– Méfie-toi de son charme ! Tu apprendras à le connaître, une teigne, j'te dis.
Une fois de plus elle tira son judas, et aussitôt requit l'attention d'Angélique d'un geste véhément.
– Oh ! Regarde qui vient là. Du beau monde !
Un groupe de gentilshommes entrait de façon conquérante et d'un air superbe dont l'effet se perdait dès le seuil, noyé dans le brouillard de la tabagie.
À leur tête se trouvait M. de Bardagne.
– N'est-ce pas cet envoyé du Roi qu'on a reçu hier, avec vous autres ? chuchota la Polak, dégrisée sous le coup de l'émotion. Paraît qu'il est chargé d'une mission de la plus haute importance, quelque chose comme la déclaration de la guerre à l'Anglais ou de supprimer les forts des Grands Lacs ou d'interdire la vente du castor et de rembarquer tout le monde parce qu'il va y avoir la guerre avec l'Espagne et la Hollande, enfin on dit que même Monsieur de Frontenac doit en passer par où il voudra.
– Il a reçu, en effet, de grands pouvoirs du Roi, mais il ne faut pas s'affoler. C'est un homme mesuré. Je le connais.
– Ça m'aurait étonnée que tu ne le connaisses pas, ricana la Polak. Et qu'est-ce qui peut bien l'amener chez moi, dans une taverne de la Basse-Ville, ce grand seigneur ? On dirait qu'il cherche quelqu'un ?
Angélique retint un soupir.
Elle voyait bien que Nicolas de Bardagne demeuré debout parmi ses compagnons déjà assis autour d'une table inspectait la salle dans tous ses recoins. Il y avait sur ses traits cette expression tendue et dramatique qui était la sienne lorsqu'il s'agissait d'Angélique. On avait dû le prévenir qu'elle se trouvait au Navire de France.
La Polak eut un pressentiment.
– Hein ! C'est peut-être bien toi qu'il cherche.
– Je le crains.
– Quand je te disais ! Ah tu n'as pas changé, Marquise des Anges !
Cette discussion à propos des succès masculins d'Angélique la rendait d'humeur morose.
L'aubergiste referma brusquement le judas et revint s'asseoir dans son fauteuil.
– Où est mon chat ? demanda Angélique, se rappelant pourquoi elle était venue.
– Hé ! Que veux-tu que j'en sache, riposta la Polak, irritée. Il est là où il veut... À ta ressemblance, le p'tit voyou ! Tout ce que je peux te dire c'est qu'il n'est pas dans mon chaudron comme tu m'as presque soupçonnée de l'y avoir mis... Je l'ai bien vu tout à l'heure que tu y pensais. Pour qui me prends-tu ? C'est bien toi ! Tu as toujours été soupçonneuse et méfiante, oh oui !
– Pardonne-moi, la Polak, s'efforça d'être conciliante Angélique. C'est la vie qui vous rend ainsi en vous assénant trop de mauvais coups.
– Pourquoi ne le laisserais-tu pas chez moi, ton chat ? Il me plaît. Que veux-tu en faire dans la Haute-Ville ? Ici, sur le port, c'est plein de souris et de rats, avec les navires et les entrepôts.
– Non, j'ai des liens avec ce chat que je ne peux pas rompre.
– Bien ma chance que j'aie toujours le béguin pour ce que tu aimes toi et qui, naturellement, te choisira. Déjà à la Tour de Nesle, tu m'avais volé Nicolas. Avant que tu arrives, il était mon amant et je le tenais bien. Mais dès qu'il t'a amenée, j'ai compris. Ça ne faisait que commencer. Toujours la même chose.
Dans sa colère, elle replia d'un coup sec son éventail et l'expédia dans le feu. Cette exécution parut la calmer. Elle le regarda se consumer d'un air satisfait.
Angélique riait de la reconnaître, comme autrefois, impulsive et violente sous sa défroque d'aubergiste respectable se faisant construire un oratoire.
Des coups violents frappés à la porte firent se dresser d'un seul bond Mme Gonfarel.
– Qui va là ?
– La maréchaussée !
Quoi qu'elle en eût dit, elle n'était pas si libérée qu'elle le croyait, l'ancienne Polak. En vain s'environnerait-elle de beaux meubles, d'objets de prix et de bourses bien pansues, il y a des choses qu'on ne peut extirper quand elles sont tissées dans la trame de la vie, entre autres la peur de la maréchaussée.
Elle courut à la fenêtre pour jeter un coup d'œil dehors.
– Vingt dieux ! s'écria-t-elle, les archers. Je te l'avais dit !
Mais Angélique reconnut, sur la place, devant l'auberge, le lieutenant de Barssempuy accompagné de trois hommes du Gouldsboro portant armes, il est vrai, mais qui ne paraissaient pas animés d'intentions mauvaises. Au contraire, Barssempuy affichait un sourire engageant. C'était une délégation officielle et Angélique se douta de ce qui les amenait là.
– Fais-les entrer sans crainte. Ce sont des envoyés de mon mari. Ils doivent t'apporter de sa part un présent...
– À moi ? fit la Polak presque effrayée.
– Il doit en remettre un à chacune des dames les plus importantes de la cité.
– Entre, cria la Polak au garçon qui recommençait à tambouriner au vantail.
– Patronne, il y a là un gentilhomme qui demande à vous voir en personne de la part de Monsieur le comte de Peyrac.
– Combien de fois t'ai-je dit, hé balourd, qu'il ne fallait pas frapper ainsi dans une demeure de condition, mais gratter à l'huis... tu entends : gratter.
Angélique, ne tenant pas à se faire remarquer de Nicolas de Bardagne, ne l'accompagna pas dans la salle où elle se rendit afin de recevoir Barssempuy.
Elle revint peu après, éperdue, portant à plat sur ses deux mains un petit coffret de velours rouge, ayant en son milieu, incrusté en or, le monogramme de l'Agneau Pascal. Le couvercle soulevé révéla un reliquaire d'or, au centre duquel, dans une custode de verre, reposait une pastille de cire. Ces pastilles étaient reconnues comme ayant une grande valeur de protection car elles étaient façonnées et bénies par les mains mêmes du Pape à Rome chaque année, au cours de la messe pascale.
– Un Agnus Dei, émit la Polak d'une voix étouffée, mais comment a-t-il pu deviner que c'était mon rêve ?
– Il devine tout.