Nicaise Heurtebise et Macollet continuaient de parler d'alcool.
– C'est Euphrosine Delpech qui possède la meilleure levure, disait Nicaise Heurtebise. Elle-même, c'est un poison, d'accord. N'empêche, elle te fera la meilleure boisson avec n'importe quoi : du sureau, de l'orge, du résidu de racines...
Pendant qu'on parlait fabrication d'alcool, une silhouette bancale, frileusement enveloppée des pieds à la tête et ne montrant qu'un nez blême, se présenta. Pour un pirate des Caraïbes comme Aristide Beaumarchand, le Canada se révélait un pays à la fois beaucoup trop froid et beaucoup trop austère. Il avait cependant rapidement découvert un point commun qui lui permettait de s'entendre, lui le gentilhomme de la Flibuste, avec ces laboureurs coureurs de bois qui vivaient les pieds dans la neige, de la Saint-Martin à la Saint-Antoine. Les Canadiens professaient, comme lui, l'amour des « bonnes boissons ».
– Ne va pas nous gaspiller nos trafics avec ton rhum, lui dit Macollet. De toute façon, c'est trop doux pour les Indiens, ils veulent du raide.
Aristide avait entendu dire que, dans la région, il y avait un arbre qui laissait couler une sève sucrée. Ce serait bien le diable si en la brûlant on n'en tirait pas quelque chose pour fortifier son coco-merlot. Il avait récupéré sa cargaison de résidu de mélasse volée sur le Saint-Jean-Baptiste.
– Ouais, fit Nicaise Heurtebise, j'ai bien un alambic caché dans les branches d'un érable en attendant le temps des sucres au printemps. Mais pour te dire que c'est du nanan ! Non ! C'est peut-être à cause de l'alambic.
Il avait entendu raconter que Mme de Peyrac possédait un alambic de cuivre de système charentais pour ses médecines. Cela donnerait peut-être un meilleur résultat. Elle se mêla à leur conversation tout en se disant que ce trio pittoresque, à Paris, n'eût pas manqué d'inspirer une certaine méfiance à un policier d'humeur tracassière.
– Il y a bien une recette pour fortifier ton rhum, avouait Heurtebise. C'est le « lessi de bois ». Avec cela tu fais une boisson que, même les Indiens se soulèvent de terre. Mais attention, deux gouttes pas plus. Une troisième, c'est mortel...
Il commença d'énumérer les ingrédients nécessaires.
– De la paille... du charbon de bois et du cuir brûlé... un filet d'eau pure.
Angélique distraite regardait vers le bas de la rue et croyait reconnaître une silhouette qui montait vers eux.
– ... l'important c'est que le charbon soit de bois de pin ou de cèdre...
C'était bien M. de Bardagne qui venait. Il la salua et dit qu'on l'avait logé exprès à l'autre bout de la Haute-Ville, au centre d'un plateau désert nommé les Plaines d'Abraham.
La veille, il n'avait pu la voir, il l'avait cherchée partout. Après s'être informé de sa santé, de son installation, il en vint à ce qui le tracassait.
– Il y a un homme dans la ville qui raconte qu'il vous a connue selon la Bible.
Angélique se mit à rire.
– Quel qu'il soit, il se vante.
– Dans le passé ?
– Dans le passé... Tout est possible. Et pourtant, je ne vois pas qui pourrait...
Sous l'œil douloureux de M. de Bardagne, elle faisait un rapide tour d'horizon intérieur et constatait qu'à la vérité, si elle avait certes beaucoup aimé, ses amants n'avaient pas été si nombreux.
– De quelle sorte, ce quidam ?
– Un grand seigneur.
Angélique leva les sourcils, franchement surprise.
– Il devait être saoul, je parie ?
– Je vous le concède.
– Et vous avez la faiblesse de prendre ces propos au sérieux ? Mon pauvre ami, vous cherchez tout ce que vous pouvez pour alimenter votre jalousie.
– Ma douleur, voulez-vous dire.
– Soit. Mais où cela vous mène-t-il ?
– La ville est sous le charme, dit M. de Bardagne, sombre. On ne parle que de vous et de votre époux. Tout ce que vous avez dit ou fait au cours de cette journée mémorable a séduit les plus prévenus de vos adversaires et enchanté le peuple.
– Auriez-vous préféré que nous échouions et qu'on nous lapide ?
Le visage de l'envoyé du Roi prit une expression déçue.
– Non... Mais j'aurais aimé avoir à vous défendre, à vous protéger.
– Vous le pouvez encore. Votre influence comme envoyé du Roi est de prix. Vous avez tout pouvoir pour nous faire accepter par nos pairs et plus tard plaider pour notre cause à Versailles. N'est-ce pas un miracle que ce soit justement VOUS qui soyez chargé d'éclairer la situation à propos de mon mari, auprès du Roi ?
Nicolas de Bardagne ne répondit pas. Tout ce qui concernait Peyrac lui était infiniment pénible. Il était partagé entre son aversion à l'égard de l'époux d'Angélique et son esprit de justice.
– Je dois vous avouer une chose, dit-il, j'ai profité du passage du Maribelle à Tadoussac pour expédier déjà un rapport exceptionnel à Sa Majesté.
Il fut interrompu par des aboiements. Un homme apparut venant du petit bois entourant la maison de maître, accompagné d'un grand dogue d'un noir luisant de pain brûlé. Comme ils passaient auprès du wigwam des Hurons, le magnifique animal sauta sur l'un de ses congénères indiens, lui broya les reins d'un coup de mâchoires, le rejeta de côté et, après avoir observé avec satisfaction le sursaut de recul des autres chiens jaunes du campement, il rejoignit son maître d'un petit trot délibéré.
M. de Chambly-Montauban se présenta comme étant Grand-Voyer du Canada et leur voisin. Il salua la compagnie en ôtant sa toque à queue de vison. C'était un fort bel homme, aussi beau que son chien pour le moins et nanti à coup sûr de la même allure conquérante et désinvolte. Son titre de Grand-Voyer du Canada, qui le faisait responsable des routes et chemins du pays, était plutôt honorifique dans une contrée qui n'avait d'autres moyens de communication que le fleuve et les rivières.
Quant à la voirie de la ville qui, par extension, relevait de sa charge, il en laissait les malodorantes obligations au procureur Tardieu chargé de promulguer les ordonnances. Par ces quelques indications, il fit comprendre qu'il était surtout un bon vivant.
Il adressa beaucoup de compliments respectueux à M. de Bardagne, mais il regardait Angélique et il avait tendance à ne regarder qu'elle.
Il était vêtu avec élégance d'une hongreline à revers de fourrure, portait l'épée, et se chaussait de bottes de cuir fin à la cavalière. Dans la quarantaine, un peu sanguin, son regard était spirituel, ses dents très blanches, ses lèvres sensuelles.
– Êtes-vous bien logé ? demanda-t-il négligemment à Bardagne.
– Moins bien que vous, répondit celui-ci en guignant dans la direction du petit château, dont le faîtage et les cheminées dépassaient les frondaisons du bois.
Ce manoir avait à ses yeux l'énorme avantage de se situer dans les parages de la maison de Ville d'Avray, où avait emménagé Mme de Peyrac. M. de Chambly daigna lui jeter un regard et dut penser qu'il y avait certains avantages à tirer de bien s'entendre avec le représentant officiel de Sa Majesté.
– Le Roi m'a fort mal traité cette année, se plaignit-il. Il m'a contraint à vendre une partie de mes terres pour une bouchée de pain. J'aimerais conserver ce qui me reste. Pourriez-vous faire quelque chose pour moi ?
– Sans doute avez-vous insuffisamment exploité les terres de votre fief. Mais... c'est entendu, j'en parlerai au Roi.
Deux Indiennes vinrent gémir dans le dos de M. de Chambly. Elles réclamaient de l'eau-de-vie en échange du chien tué. Sans se départir de son sourire éclatant, le Grand-Voyer leur répondit en langue sauvagine. Angélique comprit qu'il les blâmait de s'enivrer, qu'il leur rappelait les décrets interdisant de donner de l'alcool aux sauvages et qu'il leur recommandait d'aller plutôt à la messe. Quant au chien, elles n'avaient qu'à le mettre dans la marmite.