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Angélique était trop impatiente pour prendre place sur l'un des sièges disposés le long des murs du parloir. Elle allait et venait, examinant les tableaux.

La porte s'entrouvrit doucement et le profil de belette de Piksarett se glissa dans l'entrebâillement. Il souriait de toutes ses dents de rongeur, enchanté de la surprendre. Après avoir examiné les alentours et reniflé dans la direction du Montagnais avec un air dégoûté, il entra tout à fait, se couvrit d'eau bénite et de signes de croix.

– Salut, Sagamore, pourquoi viens-tu ? demanda Angélique.

– Il faut se hâter, répondit Piksarett, énigmatique.

Mais avec la même dévotion que Mistagouche tout à l'heure, il allait déposer ses armes, c'est-à-dire son mousquet d'honneur à long canon, dans une encoignure, puis rejetait sa fourrure d'ours noir. Nu, sans autre vêtement que son brayet de peau, et ses médailles et chapelets au cou, jamais il n'avait paru si dégingandé, avec ses longues jambes maigres d'échassier.

Il prit son calumet à sa ceinture, le bourra d'un tabac noir, battit le briquet et, après en avoir tiré quelques bouffées voluptueuses, alla échanger le tuyau de sa pipe avec celle du Montagnais qui s'était empressé de l'imiter. Ils fumèrent ainsi chacun au calumet de l'autre, signe de paix. Piksarett, l'Abénakis, le Narrangassett, fils des belles et hautes forêts du Sud, méprisait profondément ces peuplades du Nord qui rôdent parmi des arbres rabougris, mais les règles de l'hospitalité indienne et de la charité chrétienne mêlées l'obligeaient à se montrer civil. Du moment qu'il ne s'agissait pas d'un ennemi de Dieu... Ayant satisfait à son devoir, il revint s'installer sur sa peau d'ours, de l'autre côté de la porte, les jambes croisées.

Il faisait de plus en plus sombre, avec des lueurs dorées, fuligineuses, qui se posaient sur les objets et les meubles et faisaient briller le plancher. Angélique, que l'arrivée du Grand Baptisé avait distraite de son attente, reprit ses allées et venues à travers le parloir.

– Pourquoi t'agites-tu comme un loup maigre dans son piège ? demanda Piksarett qui la suivait des yeux avec ironie.

– Parce que je m'impatiente. Je voudrais en avoir fini. Tu as dit toi-même qu'il fallait se hâter...

– Qui attends-tu ?

– La Mère Madeleine.

– Elle est là.

Angélique sursauta. Depuis combien de temps un rideau avait-il glissé sur la grille de bois d'une clôture, permettant à la religieuse qui se tenait derrière d'observer sans être remarquée celle qu'on lui avait annoncée : Angélique de Peyrac, la Dame du Lac d'Argent ?

Angélique s'étonna de n'avoir pas senti peser sur elle ce regard comminatoire. En s'approchant elle se crut encore victime d'une méprise, tant l'apparence de la petite ursuline derrière la grille lui parut anodine pour une visionnaire.

La Mère Madeleine avait une physionomie d'enfant que la guimpe blanche qui serrait son visage rendait un peu poupine. Les jeûnes, dont on la disait coutumière, ne semblaient pas avoir eu d'influence sur sa bonne santé. Et pourtant, il y avait des jours où elle ne se nourrissait que d'une hostie. Son teint était blanc mais non pâle. Elle montrait la carnation laiteuse et lumineuse qui est celle de personnes s'exposant rarement au soleil. Fleurs d'ombre. Elle portait des lunettes rondes, cerclées de fer et, sans cela, on eût pu comparer son visage à celui des vierges flamandes comme en peignait Rubens, dont la fine et charmante beauté et le teint de porcelaine entraînaient si bien au culte de la Reine des Cieux.

Dans le fond de la cellule près d'une table où brûlait une lampe à huile se distinguait la silhouette sombre d'une autre moniale, debout, la Supérieure, sans doute, en chape de chœur et voile noir, les mains dans ses larges manches, et qui ne quitta pas sa pose hiératique de toute l'entrevue.

Angélique s'approcha jusqu'à un pas du grillage croisillonné derrière lequel elle sentait fixé sur elle le regard de la Mère Madeleine.

– Eh bien ! lui demanda-t-elle, suis-je la Démone ?

D'une manière inattendue la jeune sœur se mit à rire.

– Non ! s'écria-t-elle, et vous le savez bien !

Alors ces messieurs rapprochèrent des chaises et les disposèrent devant la clôture.

Angélique prit place au milieu, en face de la Mère Madeleine, le Père Jorras à sa droite et le Père de Maubeuge à sa gauche. Loménie se mit un peu en retrait. L'abbé Morillot s'assit sur un tabouret et installa sur ses genoux son matériel de scribe. En haut d'une page il traça une croix, puis les trois lettres invocatrices J.M.J., puis les noms des personnes présentes.

Le compte rendu de cette entrevue qu'il rédigea à dessein d'en conserver les « minutes » pour les Archives de l’Évêché et celle des Jésuites commence par ces mots :

... La première a pris la parole, ladite dame de Peyrac, comparante, et a demandé, s'adressant à notre sœur ursuline, Mère Madeleine de la Croix. Question : Eh bien ! Suis-je la Démone ? Réponse : Non ! Et vous le savez bien !

La jeune religieuse avait répondu d'une voix douce. Elle paraissait étonnée et au fur et à mesure qu'elle étudiait Angélique, heureuse et même éblouie. Enfin, extrêmement soulagée. Angélique ne l'était pas moins. Ainsi, dès les premiers instants, l'affaire était réglée. Malheureusement, ni l'une ni l'autre n'en furent quittes pour autant.

Le R.P. de Maubeuge prit en main la suite de ce que l'abbé Morillot, dans son procès-verbal, désigna du terme, peu amène, d'interrogatoire.

De sa voix unie, un peu sourde, il proposa de rappeler les faits, tout d'abord dans leur ordre chronologique. Il souligna vers quelle époque la religieuse ici présente avait signalé à sa Supérieure l'apparition qui l'avait visitée, ce qui remontait à environ deux années, puis la date où elle en avait fait de nouveau le récit à son confesseur, puis les différentes dates où elle avait été entendue devant divers aréopages, où avaient pris place l'évêque, le Père d'Orgeval, le Supérieur du Séminaire M. de Bernières, et lui-même, Supérieur des Jésuites.

Il tint à lire la teneur de cette vision. Et, une fois encore, Angélique dut réentendre ce texte qui la première fois lui avait paru aberrant, puis insultant lorsqu'elle avait su qu'on s'attachait à reconnaître Gouldsboro dans le paysage décrit et elle-même dans le démon succube entrevu et qu'elle écouta cette fois avec l'indifférence de l'habitude.

... Je me trouvais au bord de la mer. Les arbres s'avançaient jusqu'au bord de la plage... Le sable avait un reflet rose... Sur la gauche était bâti un poste de bois avec une haute palissade et un donjon où flottait une bannière... Partout dans la baie des îles en grand nombre comme des monstres assoupis... Au fond de la plage, sous la falaise, des maisons de bois clair. Dans la baie, deux navires qui se balancent à l'ancre... De l'autre côté de cette plage, à quelque distance, et après qu'on eut dû franchir environ un ou deux miles, il y avait un autre hameau de cabanes avec des roses autour... J'entendais piailler les mouettes et les cormorans...

... Tout à coup une femme d'une très grande beauté s'éleva des eaux et je sus que c'était un démon féminin. Elle resta suspendue au-dessus des eaux dans lesquelles son corps se reflétait et sa vue m'était insupportable, car c'était une femme... et je voyais en elle le symbole de ma condition de pécheresse. Tout à coup, du fond de l'horizon, un être dans lequel je crus reconnaître un démon ailé s'avança d'un galop rapide et je m'aperçus que c'était une licorne dont la longue pointe étincelait au soleil couchant comme un cristal. La démone la chevaucha et s'élança à travers l'espace.

... Alors je vis l'Acadie, comme une immense plaine que j'aurais contemplée du haut des cieux. Je sus que c'était l'Acadie. Aux quatre coins des démons la tenaient comme une couverture et la secouaient violemment. La démone la parcourut d'un sabot ailé et y mit le feu... Tout le temps que dura cette vision je me souviens que je gardais la sensation qu'il y avait comme dans le coin du décor un démon noir et grimaçant qui semblait veiller sur la créature étincelante et démoniaque et j'avais, par instants, la crainte terrible que ce ne fût Lucifer lui-même...