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LA DUCHESSE

Faites-lui grâce, je vous en prie.

LE COMTE

Et comptez-vous pour rien ma tendresse meurtrie,

Le nom terni, l’espoir brisé, le bonheur mort ?

Il me doit tout cela. Qu’il me paie. Ai-je tort ?

LA DUCHESSE

Le plus coupable, c’est l’autre amant, son complice.

LE COMTE

Qu’on me le donne.

LA DUCHESSE

Et vous feriez le sacrifice

De celui-ci ?

LE COMTE

Pour l’autre, oh ! oui, mais il attend.

Montrant d’un geste furieux la fenêtre qui est à gauche des deux lits.

Boisrosé ! Kerlevan ! Qu’on le jette à l’étang.

Avec la pierre au col et les deux mains liées.

LA DUCHESSE, montrant Suzanne d’Églou, à demi-voix.

Vos vengeances seront par ses larmes pliées :

Et l’Anglais sera pris tout à l’heure... Attendons.

JACQUES DE VALDEROSE, fièrement, avec la voix encore pleine de larmes par moments.

Mais moi, je ne veux point ni pitiés ni pardons.

A la duchesse, montrant le comte.

Votre bonté me touche, et la sienne m’outrage.

Quand il faudra mourir, j’aurai plus de courage

Montrant le corps de la comtesse, puis montrant le comte.

Que devant son amour, ou devant son sommeil.

Tuez-moi, car j’aurai sous l’eau meilleur réveil

A Kerlevan qui lui lie les mains.

Qu’ici. Toi, je te dois un baiser de ma mie.

Montrant le corps de la comtesse.

Va le prendre sans peur... Elle est bien endormie.

LE COMTE, à Boisrosé et Kervelan.

Finissez vite.

SUZANNE D’ÉGLOU, se précipitant aux pieds du comte.

Oh ! grâce, ayez pitié, pitié :

Car moi, je l’aime ! Il est à moi, je l’ai gagné.

J’ai tué ma cousine et je l’aimais. Oh grâce !

J’ai sauvé votre honneur, celui de votre race.

Oh pitié ! j’ai sauvé la comtesse de Blois.

A tous ceux qui l’entourent.

Vos cœurs sont-ils de pierre, et vos faces de bois

Que vous ne pleurez point ? Sauvez-le. C’est justice.

Je vous ai bien sauvés, moi. J’ai fait sacrifice

De tout ce qu’une femme a gardé de meilleur ;

Des rougeurs de mon front, des pudeurs de mon cœur,

De tout. J’ai donné mon orgueil de jeune fille,

Et perdu votre estime et livré ma famille.

Qu’on me le laisse, ou bien que, liée à son corps,

On me jette avec lui pour que nous soyons morts

Ensemble. Voyez-vous comme je suis infâme ?

Pitié ! Donnez-le-moi, car il a pris mon âme !

UN SOLDAT, ouvrant la porte de droite.

Un prisonnier.

Bertrand Du Guesclin entre, suivi d’un prisonnier les mains liées derrière le dos, entre deux gardes.

DU GUESCLIN

Voici l’Anglais Gautier Romas.

LA DUCHESSE, à Du Guesclin.

Merci, je savais bien qu’il n’échapperait pas

A Bertrand Du Guesclin.

DU GUESCLIN

J’avais suivi sa trace ;

Je le savais caché près de la porte basse.

Aussitôt qu’a sonné l’heure du rendez-vous,

Je n’eus qu’à le saisir comme l’on prend des loups.

LA DUCHESSE, au comte.

Il est mon prisonnier. Nous changeons l’un pour l’autre.

Montrant Valderose, puis montrant Gautier Romas.

Celui-là m’appartient. Comte, voici le vôtre.

LE COMTE, la face terrible, debout devant Gautier Romas.

Ah ! nous avons tramé des complots assez laids

Venant d’un chevalier, mais dignes d’un Anglais.

Un combat ne vaut point la ruse lâche et sourde,

Et l’amour d’une femme est une arme moins lourde

Qu’une épée, et pourtant meilleure à vos succès.

Indiquant la fenêtre d’un geste furieux.

Vous irez à l’étang, messire, et sans procès.

Boisrosé et Kerlevan s’emparent du prisonnier et le portent vers la fenêtre.

LA DUCHESSE, montrant au comte Valderose agenouillé devant elle et qui lui baise les mains.

Pardon pour cet enfant, comte.

LE COMTE

Je lui pardonne.

On entend le bruit du corps de Gautier Romas qui tombe dans l’eau. Le comte se retourne, puis, courant vers les lits, il saisit le corps de sa femme, l’emporte jusqu’à la fenêtre où l’on a jeté l’Anglais et la précipite à son tour.

LE COMTE, hurlant par la fenêtre au dehors.

Et maintenant, prends-la, félon, je te la donne !

FIN

La demande (1876)

Fragment de piece

Un homme du monde marié a une maîtresse, la femme de cet homme va avoir un amant. Et c'est le secret pressentiment d'être trahi qui fera revenir soudain l'homme du monde à sa femme.

Le sujet est mince ; Maupassant s'était surtout attaché à camper ses personnages, à rendre leurs propos, à restituer dans un style nerveux l'atmosphère factice de cette société.

Sallures, l'homme du monde, définit le salon tel qu'il le voudrait.

SALLURES

Quelques hommes d'esprit et quelques jeunes femmes, et pas de foule.

MADAME SALLURES

C'est impossible. On ne peut fermer sa porte.

JACQUES, l'ami de Mme Sallures

Oui, le monde aujourd'hui c'est la foule. C'est une coulée de gens à travers mille salons, dont toutes les ouvertures sont béantes.

SALLURES

Il n'y a donc plus d'hommes amusants ?

JACQUES

Oui, il y en a, mais ils ne sont pas amusants dans le monde.

SALLURES

Pourquoi ?

JACQUES

Parce qu'ils sont toujours interrompus et troublés par les sots.

SALLURES

Alors on exclut les sots.

JACQUES

Impossible.

SALLURES

Pourquoi encore ?

JACQUES

Parce que c'est l'élite.

SALLURES

Comment l'élite ?

JACQUES

Oui, l'élite de la société est formée de gens considérablement honorables, vénérés, connus et titrés, mais souverainement assommants, ignorants et vaniteux qu'il est impossible de ne pas recevoir.