JACQUES DE RANDOL
Allons, toujours votre moquerie.
MADAME DE SALLUS
Non. Je voulais même vous en parler, très sérieusement, et vous demander conseil.
JACQUES DE RANDOL
Au sujet de votre mari ?
MADAME DE SALLUS, sérieuse
Oui. Je ne ris pas, ou plutôt je ne ris plus. (Riant.) Alors, vous n’êtes pas jaloux de mon mari ? C’est pourtant le seul homme qui ait des droits sur moi.
JACQUES DE RANDOL
C’est justement parce qu’il a des droits que je ne suis point jaloux. Le cœur des femmes n’admet point qu’on ait des droits.
MADAME DE SALLUS
Mon cher, le droit est une chose positive, un titre de possession qu’on peut négliger - comme mon mari l’a fait depuis deux ans - mais aussi dont on peut toujours user à un moment donné, comme il semble vouloir le faire depuis quelque temps.
JACQUES DE RANDOL
Vous dites que votre mari...
MADAME DE SALLUS
Oui.
JACQUES DE RANDOL
C’est impossible....
MADAME DE SALLUS
Pourquoi impossible ?
JACQUES DE RANDOL
Parce que votre mari a... d’autres occupations.
MADAME DE SALLUS
Il aime en changer, paraît-il.
JACQUES DE RANDOL
Voyons, Madeleine, que se passe-t-il ?
MADAME DE SALLUS
Tiens !... vous devenez donc jaloux de lui ?
JACQUES DE RANDOL
Je vous en supplie, dites-moi si vous vous moquez ou si vous parlez sérieusement.
MADAME DE SALLUS
Je parle sérieusement, très sérieusement.
JACQUES DE RANDOL
Alors que se passe-t-il ?
MADAME DE SALLUS
Vous savez ma situation, lais je ne vous ai jamais dit toute mon histoire. Elle est fort simple. La voici en vingt mots. J’ai épousé, à dix-neuf ans, le comte Jean de Sallus, devenu amoureux de moi après m’avoir vue à l’Opéra-Comique. Il connaissait déjà le notaire de papa. Il a été très gentil, pendant les premiers temps ; oui, très gentil ! Je crois vraiment qu’il m’aima. Et moi aussi, j’étais très gentille pour lui, très gentille. Certes, il n’a pas pu m’adresser l’ombre d’un reproche.
JACQUES DE RANDOL
L’aimiez-vous ?
MADAME DE SALLUS
Mon Dieu ! ne faites donc jamais de ces questions-là !
JACQUES DE RANDOL
Alors, vous l’aimiez ?
MADAME DE SALLUS
Oui et non. Si je l’aimais, c’était comme une petite sotte. Mais je ne le lui ai jamais dit, car je ne sais pas manifester.
JACQUES DE RANDOL
Ça, c’est vrai.
MADAME DE SALLUS
Oui, il est possible que je l’aie aimé quelque temps, niaisement, en jeune femme timide, tremblante, gauche, inquiète, toujours effarouchée par cette vilaine chose, l’amour d’un homme, par cette vilaine chose, qui est aussi très douce, quelquefois ! Lui, vous le connaissez. C’est un beau, un beau de cercle - les pires des beaux. Ceux-là, au fond, n’ont jamais d’affection durable que pour les filles qui sont les vraies femelles des clubmen. Ils ont des habitudes de caquetages polissons et de caresses dépravées. Il leur faut du nu et de l’obscène - paroles et corps - pour les attirer et les retenir... A moins que... à moins que les hommes, vraiment, soient incapables d’aimer longtemps la même femme. Enfin, je sentis bientôt que je lui devenais indifférente, qu’il m’embrassait... avec négligence, qu’il me regardait... sans attention, qu’il ne se gênait plus devant moi... pour moi, dans ses manières, dans ses gestes, dans ses discours. Il se jetait au fond des fauteuils avec brusquerie, lisait le journal aussitôt rentré, haussait les épaules et criait : « Je m’en fiche un peu », quand il n’était pas content. Un jour enfin, il bâilla en étirant ses bras. Ce jour-là je compris qu’il ne m’aimait plus ; j’eus un gros chagrin, mais je souffris tant que je ne sus pas être coquette comme il le fallait et le reprendre. J’appris bientôt qu’il avait une maîtresse, une femme du monde, d’ailleurs. Alors nous avons vécu comme deux voisins, après une explication orageuse.
JACQUES DE RANDOL
Comment ? Une explication ?
MADAME DE SALLUS
Oui.
JACQUES DE RANDOL
A propos de... sa maîtresse.
MADAME DE SALLUS
Oui et non... C’est très difficile à dire... Il se croyait obligé... pour ne pas éveiller mes soupçons, sans doute... de simuler de temps en temps... rarement... une certaine tendresse, très froide d’ailleurs, pour sa femme légitime... qui avait des droits à cette tendresse... Eh bien !... je lui ai signifié qu’il pourrait s’abstenir à l’avenir de ces manifestations politiques.
JACQUES DE RANDOL
Comment lui avez-vous dit ça ?
MADAME DE SALLUS
Je ne me le rappelle pas.
JACQUES DE RANDOL
Ça a dû être très amusant.
MADAME DE SALLUS
Non... il a d’abord paru très surpris. Puis je lui ai débité une petite phrase apprise par cœur, bien préparée, où je l’invitais à porter ailleurs ses fantaisies intermittentes. Il a compris, m’a saluée très poliment, et il est parti... pour tout à fait.
JACQUES DE RANDOL
Jamais revenu ?
MADAME DE SALLUS
Jamais.
JACQUES DE RANDOL
Il n’a jamais essayé de vous parler de son affection ?
MADAME DE SALLUS
Non... jamais !
JACQUES DE RANDOL
L’avez-vous regretté ?
MADAME DE SALLUS
Peu importe. Ce qui importe, par exemple, c’est qu’il a eu d’innombrables maîtresses, qu’il entretenait, qu’il affichait, qu’il promenait. Cela m’a d’abord irritée, désolée, humiliée ; puis j’en ai pris mon parti ; puis, plus tard, deux ans plus tard... j’ai pris un amant... vous... Jacques.
JACQUES DE RANDOL, lui baisant la main
Et moi, je vous aime de toute mon âme, Madeleine.
MADAME DE SALLUS
Tout ça n’est pas propre.
JACQUES DE RANDOL
Quoi ?... tout ça ?...
MADAME DE SALLUS
La vie... mon mari... ses maîtresses... Moi... et vous.
JACQUES DE RANDOL
Voilà qui prouve, plus que tout, que vous ne m’aimez pas.
MADAME DE SALLUS
Pourquoi ?
JACQUES DE RANDOL
Vous osez dire de l’amour : « Ça n’est pas propre ! » Si vous aimiez, ce serait divin ! Mais une femme amoureuse traiterait de criminel et d’ignoble celui qui affirmerait une pareille chose. Pas propre, l’amour !