Les nabis contribuent aussi — par passion pour la décoration — à faire renaître l’intérêt et la pratique des mé-
tiers artisanaux (arts du feu, tapisserie, illustration de livres et de programmes de théâtre, etc.). C’est ainsi que Paul Ranson, comme Maillol, exécute de remarquables cartons de tapisseries et Maurice Denis des céramiques,
conseillé et guidé par de grands praticiens comme Ernest Chapelet ou
André Méthey. La plupart des nabis créeront des décors pour le théâtre de
l’OEuvre, fondé en 1893 par leur ami A. M. Lugné-Poe.
Nourri de recherches expérimen-
tales, mais plein de fantaisie et de fraîcheur (surtout dans les peintures murales de Vuillard, de Bonnard et de Roussel), le style décoratif des nabis n’exclut pas un parti pris de réalisme bourgeois dans les sujets traités : scènes de jardins publics et de rues, intimités délicates et intérieurs cossus, monde du théâtre et du cirque. Bien qu’ouverts à toutes les innovations et ne dédaignant pas la turbulence, voire l’anarchisme, les artistes du groupe sont des bourgeois travaillant pour leur classe sociale. Ce réalisme accueille les leçons de Cézanne*, comme le proclame Maurice Denis dans son Hom-
mage à Cézanne, tableau de groupe peint en 1900 (musée national d’Art moderne, Paris).
Enfin, les nabis sont à l’origine de la Renaissance de l’art religieux grâce à l’action de Maurice Denis, de Sérusier et de Verkade, fervents catholiques.
Leurs relations — par l’entremise de Verkade — avec l’école d’art de l’abbaye de Beuron (Allemagne) ont été d’une importance capitale, bien qu’elles soient encore mal définies. La théosophie y a joué un grand rôle. En 1919, cette action s’est concrétisée par la fondation des Ateliers d’art sacré par Maurice Denis et Georges Desvallières (1861-1950).
Les nabis tiennent leurs premières réunions dans un cabaret du passage Brady et chez Paul Ranson, puis ils se réunissent périodiquement dans les locaux de la Revue blanche, dirigée par les frères Natanson, qui sont parmi leurs premiers mécènes. Dès 1891, ils exposent régulièrement avec des impressionnistes et des symbolistes à la galerie Le Barc de Boutteville, puis aux Salons d’automne, des indépendants et des arts décoratifs, de la libre esthétique de Bruxelles pour certains d’entre eux. En 1896-97, le succès de la plupart des nabis est concrétisé par le soutien des galeries Bernheim-Jeune, Ambroise Vollard et Durand-Ruel notamment.
B. C.
Les principaux nabis et artistes apparentés
Voir les articles BONNARD et
MAILLOL.
Maurice Denis (Granville 1870 - Paris 1943). Ancien et brillant élève du lycée Condorcet à Paris, il étudie la peinture et le dessin dans l’atelier Gustave Moreau. Il est l’un des théoriciens de l’esthétique des nabis, qu’il contribue largement à imposer au public avec celle de Gauguin et de l’école de Pont-Aven. Très caractéristiques sont ses premières oeuvres, qui allient les préceptes de Gauguin, la leçon des estampes japonaises et le symbolisme de Puvis de Chavannes : Portrait de Mme Paul Ranson (v. 1890, coll. priv., Saint-Germain-en-Laye) ; Eva Meurier en robe verte (1891, coll. priv., Alen-
çon) ; Soir trinitaire (1891, coll. priv., Saint-Martin-de-Londres) ; la Tasse de thé ou Allégorie mystique (1892, coll.
priv., Paris) ; les Muses (1893, musée national d’Art moderne). Il tire dans ces peintures un parti remarquable et séduisant de l’arabesque. Ses moyens d’expression sont très variés : peinture de chevalet, dessin, céramique, fresque, vitrail, illustration de livres. Bientôt, cependant, les paysages italiens et la culture gréco-latine le conquièrent.
Catholique fervent, il couvre les murs des églises de grandes compositions religieuses. Quant aux sujets mythologiques, il les réserve à la décoration de nombreux appartements bourgeois et aristocratiques, voire de bâtiments publics (Théâtre des Champs-Élysées à Paris, palais de la Société des Nations à Genève). Ce qui caractérise peut-être le mieux son style, c’est la recherche constante de l’harmonie, la spiritualité et la sensualité mêlées. Il a notamment publié un recueil de Théories (1912).
Henri Gabriel Ibels (Paris 1867 - id.
1936). Dessinateur, lithographe et peintre, c’est l’un des premiers nabis.
Son oeuvre est presque entièrement consacrée au monde du théâtre, dans un style de caricaturiste qui l’a fait collaborer à la plupart des journaux illustrés du temps.
Georges Lacombe (Versailles 1868 -
Alençon 1916). Peintre et surtout sculpteur, très inspiré par Gauguin, il appartenait à une famille riche et ne chercha pas la notoriété publique. Il est notamment l’auteur d’intéressants bois de lit à bas-reliefs symboliques (mu-sée national d’Art moderne) et d’une Marie-Madeleine, bois sculpté de 1897
conservé au musée de Lille.
Paul Ranson (Limoges 1864 - Paris 1909). Il est peintre, auteur de cartons de tapisseries et montreur de marionnettes. Parmi tous les nabis, c’est probablement celui qui a le plus employé l’arabesque dans son oeuvre : Femmes en blanc (v. 1890, coll. priv., Paris) et le Tigre (1898, coll. priv., Paris), cartons de tapisserie ; la Mansarde (1897, coll.
priv., New York) ; Femme à l’éventail (1900, coll. priv., Paris)… Recevant ses camarades tous les samedis soir en compagnie de sa femme, surnommée
« la Lumière du Temple », il fondera, en 1908 une académie où professe-ront, outre lui-même, Denis, Sérusier, Vuillard, Bonnard.
Ker Xavier Roussel (Lorry-lès-Metz 1867 - L’Étang-la-Ville 1944). Élève du lycée Condorcet, il y a pour camarades Denis, Sérusier et Vuillard, dont il épouse la soeur en 1893. Son oeuvre est fondée sur des thèmes mythologiques et ruraux aux réminiscences virgiliennes.
Il a exécuté de nombreuses décorations d’appartements, mais il ne prend pas l’intimité des salons ou des ateliers comme sujet. La joie de vivre, la sensualité, la grâce, une certaine perversi-té aussi baignent ses tableaux, peuplés de Silènes et de nymphes. Il adopte ce style pour le restant de sa vie à partir de 1900. Les Saisons de la vie (coll. priv., Paris), ensemble de quatre panneaux décoratifs exécutés vers 1892, sont une de ses oeuvres qui se rapprochent le plus des travaux de Bonnard et de Vuillard à la même époque.
Paul Sérusier (Paris 1863 - Morlaix 1927). Camarade de Denis, de Roussel et de Vuillard au lycée Condorcet, il étudie avec eux à l’académie Julian, dans l’atelier Gustave Moreau, dont il est le massier. Créateur et animateur du groupe des nabis, il est le trait d’union avec Gauguin et l’école de Pont-Aven.
La Bretagne est la terre d’élection et la
principale source d’inspiration de ce grand voyageur, dans une manière qui rappelle beaucoup celle de Gauguin et d’Émile Bernard (1868-1941) : l’Incantation (1890) et l’Averse (v. 1895)
[toutes deux coll. priv., Paris] ; Ferme au Pouldu (1890, coll. priv., New York).
Son style comme sa pensée, cohérents et solides, sont fondés sur les « saintes mesures » et le nombre d’or. Ses couleurs sont mélangées avec beaucoup de soin, dans une dominante grise.
Félix Vallotton (Lausanne 1865 - Paris 1925). D’origine suisse, cet artiste représente l’élément froid et acide, voire féroce dans la critique sociale (anti-bourgeoise), du mouvement nabi.