L’histoire de son génie est celle de sa doctrine, qu’il sait adapter aux circonstances grâce à ses qualités morales et intellectuelles exceptionnelles, l’imagination en particulier.
Napoléon a surgi à une époque critique de l’art de la guerre ; les tacticiens avaient préparé une révolution importante ; il l’a réalisée avec des procédés nouveaux portés à un si haut degré de perfection qu’il n’a pas toujours été compris. Ses solutions, solides et élégantes, ne peuvent être comparées aux procédés d’un Moltke. Le ma-réchal Foch rappelle dans sa Conduite de la guerre et ses Mémoires que la doctrine napoléonienne est toujours valable parce que « toute guerre bien conduite est une guerre méthodique ».
Cherchant à caractériser cette doctrine, Foch, dans l’éloge qu’il prononça de l’Empereur en 1921 pour le centenaire de sa mort, met d’abord en relief son souci constant de rechercher systématiquement l’initiative et de « prendre la direction des événements au lieu de les attendre et de les subir », d’où l’importance qu’attache Napoléon à choisir l’objectif stratégiquement décisif, celui dont dépend le sort de la guerre. Aucune règle, que son intuition et la précision des renseignements qu’il possède, ne préside à son choix. Celui-ci arrêté, « Bonaparte a toujours marché droit au but sans se préoccuper en rien du plan stratégique de l’ennemi » (Clausewitz). Sur ce but, il applique tous ses moyens pour obtenir la bataille dans laquelle il s’efforce, par une combinaison constamment raisonnée de la défensive et de l’offensive, d’attaquer du fort au faible. « La victoire, dit-il, est le triomphe du grand nombre sur le petit. » Mais si son art est simple, il est tout d’exécution, et à cette exécution il consacre tous ses soins : « Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup en secret ce que j’ai à dire ou à faire [...], c’est la ré-
flexion, la méditation. »
L’Empereur est demeuré l’idéal de quatre générations de militaires et a dominé son siècle, mais, à de nouveaux
problèmes, il faut maintenant trouver des hommes nouveaux. À ceux-ci il a laissé l’exemple de sa vie militaire : infatigable travailleur, il prend pour devise « Tout pour le peuple français », organise l’armée misérable et indisciplinée de la Révolution, voit tout en détail sans jamais perdre de vue l’ensemble parce que, dit-il, « l’oeil du chef doit remédier à tout et qu’une armée n’est rien que par la tête ». Il la conduit vers les grandes actions avec des qualités de conducteur d’hommes jamais égalées ; il paie de sa personne, vit de la vie du soldat, s’intéresse à lui, sait lui parler. Le « petit caporal », c’est un ami, le « tondu », un père avec lequel tout est possible et sur un signe duquel on se fait tuer. Aucun chef n’a tant exigé du soldat, ne l’a tant aimé et n’en a autant été aimé.
H. L.
Le fondateur de la France
et de l’Europe modernes
(1800-1811)
Qui veut connaître le Premier consul (v. Consulat) et le monarque des premières années de l’Empire (v. Empire
[premier]) doit se reporter au portrait qu’en fit Gros lors de la campagne d’Italie : l’artiste a su mieux qu’aucun autre pénétrer la psychologie intime de l’homme. La taille médiocre et la relative chétivité de l’être s’effacent, seul apparaît le visage que les yeux fixes et attentifs à l’interlocuteur dévorent et où par la ligne brève et serrée des lèvres transparaît la volonté dominatrice.
Cette ambition, qui, selon ses propos, est si intimement liée à son être qu’elle n’en peut être distinguée, est servie par plusieurs qualités, et d’abord celle de savoir écouter. L’empereur autoritaire qu’il devint fait trop souvent oublier les premières qualités de l’apprenti homme d’État. Longtemps, avant que l’exercice du pouvoir ne le gâte, Bonaparte conservera cette vertu de vouloir et de savoir s’informer avant de prendre une décision. Sa table downloadModeText.vue.download 121 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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de travail est pleine des rapports des préfets, des inspecteurs généraux de l’armée ou des régents de la Banque de France, dont il suscite les notes. Il lit, classe, retient tout. Mais, plus encore, il aime le contact personnel avec les êtres. Au Conseil d’État, il pousse les uns et les autres à s’affronter, relance par de brèves interventions le débat et, quand bien même il semble trancher, il accepte d’écouter encore de nouvelles propositions. Connaît-il mal un problème ? Il convoque l’un des meilleurs techniciens, cache son ignorance sous un flux de questions, masque son embarras derrière une colère, tourne autour de son visiteur et finit par lui arracher sans que l’autre s’en doute la leçon qu’il en attendait. Les dialogues qu’il a avec Mollien, ministre du Trésor public, et que celui-ci rapporte dans ses Mémoires, sont à ce sujet révélateurs de l’éducation qu’il se donne dans les matières économiques et financières que jusqu’ici il ignorait. Cette capacité qu’il a de nourrir sa réflexion et d’exercer son intelligence soutenue par une prodigieuse mémoire frappe tous les contemporains.
Ainsi, il comprend très vite quelles sont les bornes entre lesquelles peut s’inscrire son action. Une phrase échangée avec Miot de Mélito révèle cette prise de conscience : « Nous avons fini le roman de la Révolution ; il faut en commencer l’histoire et voir ce qu’il y a de réel et de possible dans l’application des principes. »
Réaction ou révolution ? Les historiens du XIXe s., tel Alphonse Aulard, jusqu’à ceux de notre époque n’ont cessé d’enfermer leurs lecteurs dans ce qui n’est, à tout prendre, qu’une fausse problématique. La réalité, même quand parfois Napoléon s’en défend, c’est qu’il est la Révolution. S’il confisque la liberté politique, il conserve de 1789 le legs fondamental : la transformation sociale. Or, cette nouvelle société qu’il consolide s’appuie sur des principes qui sont subversifs de tout l’ordre existant en Europe. Avec cette Europe des aristocrates, il ne peut y avoir de compromis. Ce sera donc la guerre, et la guerre exige l’union, la discipline, l’obéissance à un pouvoir
suprême qui sauve le bien commun. La dictature de Napoléon sort de la guerre révolutionnaire.
Premier consul, Bonaparte refuse de devenir le fourrier de la Restauration.
Il le fait très tôt savoir au comte de Provence et se montre sans pitié contre l’équipée de Cadoudal, à laquelle est lié le duc d’Enghien. L’exécution de celui-ci, le procès et la condamnation à mort de celui-là sont autant de
« cérémonies » dont la dernière est le sacre à Notre-Dame. Ce n’est pas, comme certains feignent de le croire, une comédie, mais le point d’aboutissement d’une campagne psychologique nécessaire. Juridiquement, Napoléon a tous les pouvoirs dès 1802, il lui reste à gagner les esprits. L’année 1804 est en majeure partie consacrée par Napoléon à convaincre les Français que,
« roi du peuple », il remplace à jamais
« le roi des aristocrates » ; avec l’aide du pape, il sanctifie, selon les termes d’un contemporain, la Révolution. Il gouverne seul, mais se porte garant que l’égalité des droits et la propriété bourgeoise seront maintenues.
Il est vrai que Napoléon devient
un despote qui, s’il écoute la France, décide pour elle. À l’échelon local, les agents de l’État, préfets et sous-préfets, font exécuter ses ordres sans qu’il soit possible de les contester. Les notables attachés au régime ne sont que des exécutants. Dans les assemblées,
« les représentants du peuple » ne sont que des figurants dociles dont le recrutement s’apparente plus au mode de nomination des officiers qu’à celui des députés dans une véritable démocratie. Tous les plébiscites sont truqués, la presse est jugulée et l’indicateur de police de plus en plus omniprésent.