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Recensé, contrôlé, éduqué, enrégimenté, le Français perd tout moyen d’expression. Si une opposition existe pendant tout l’Empire, elle ne rallie jamais à elle qu’une frange des citoyens.

Résignée puis peu à peu convaincue, la masse des Français, et notamment la classe pilote, finit par admettre ce que le maître enseigne : « La liberté n’est jamais une réalité dans les temps d’enfantement ou de croissance d’une nation. »

Mais, en échange, Napoléon donne à la société née de 1789 ses tables de la loi. Le Code civil, diffusé à travers l’Europe, en niant le concept aristocratique de la propriété, crée une forme de liberté. Acquérir, disposer sans contraintes seigneuriales et recevoir le prix des fruits de ce que l’on possède sont désormais des dogmes reconnus.

La bourgeoisie obtient plus encore pour le bon développement de ses

industries. C’est d’abord la confirmation de la suppression des corporations et de la liberté du travail. Napoléon désirait rétablir les « métiers », car ils étaient un moyen de contrôle possible ; il en abandonne le projet et laisse libre cours, du moins de cette manière-là, à l’initiative privée. Participant aussi à la mentalité de son temps, il place l’ouvrier dans la sujétion du patron. Il reprend les textes de la loi Le Chapelier et de la loi d’Allarde qui interdisaient les grèves et les coalitions. En justice, l’ouvrier est en état d’infériorité vis-

à-vis de l’employeur. Enfin, Napoléon recrée un livret pour l’ouvrier, ainsi soumis à la surveillance des autorités et à un surcroît de pression patronale.

Le mobile de l’action révolutionnaire des masses populaires urbaines avait été la faim ; leur exigence, le pain à downloadModeText.vue.download 122 sur 625

La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

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bon marché. Ce pain, Napoléon le leur donne ; il n’y aura pas de conflit grave, et la bourgeoisie est satisfaite.

Elle l’est aussi, comme l’ensemble du peuple français, par la liberté de conscience que le régime assure.

Certes, le Concordat sera assorti d’articles organiques qui tendent à transformer le prêtre en un gendarme spirituel, mais le représentant de Dieu n’est plus pourchassé. Le père, sans se cacher, peut faire entrer son fils nouveau-né dans la communauté des chrétiens, il sait que sa fille recevra le sacrement du mariage, et que le temps venu ses enfants l’enseveliront en terre sainte.

Tout un pays resté profondément catholique se trouve ainsi libéré de la crainte de se trouver à jamais exclu du

royaume de Dieu.

À la liberté de posséder, à la liberté de conscience s’ajoute l’égalité recherchée au travers de dix années de révolution par la bourgeoisie. Il n’y a plus de privilèges fiscaux ou judiciaires ; l’accès de tous à tous les emplois est désormais possible. Pourtant, n’y a-t-il pas, à travers la nouvelle organisation de l’éducation, la création de la Légion d’honneur et la noblesse d’Empire, la négation de ce principe d’égalité ?

En fait il n’y a pas de contradictions entre les principes affirmés et l’action entreprise. Aucun des anciens privilèges dont bénéficiait l’aristocratie d’Ancien Régime ne réapparaît dans ces nouvelles institutions. Napoléon utilise les aspirations de la classe dominante pour mieux l’attacher à son régime. La bourgeoisie demandait

que les plus éminents de ses membres soient reconnus dans la cité nouvelle, qu’ils forment une élite de citoyens, les premiers parmi des égaux. Cette élite, fondée non sur les liens du sang, mais sur le talent ou le mérite, est créée par Napoléon. Si la fortune, et notamment la fortune mobilière, n’en est pas le seul critère, c’est que Napoléon, tout en sachant l’alliance indispensable avec la bourgeoisie, reste méfiant à son égard. Les « notabiles », les notables, parmi lesquels seront choisis les nobles d’Empire qui remplaceront les gentilshommes de jadis, grouperont à la fois les propriétaires et « ces familles les plus considérables par leur existence antérieure qui présentent par l’étendue de leur liaison et de leur parenté dans leur département, par leurs bonnes moeurs et leurs vertus publiques et privées ». Il y joindra le fonctionnaire zélé et le militaire courageux que la Révolution lui transmet et avec lesquels aussi il est obligé de passer un compromis.

Élite ancienne et élite nouvelle, toutes doivent être mues par le ressort moral qu’est l’honneur, c’est-à-dire le dé-

vouement au bien commun. Mais cette tentative ne travestit-elle pas d’apparences le réel ? La réalité n’est-elle pas une société individualiste, égoïste et sans pitié pour les faibles ?

Il reste que l’époque napoléonienne n’est pas un épisode ; par le génie de l’Empereur, elle est, au point de vue

social, une période capitale de notre histoire et de l’histoire de l’Europe en ce qu’elle consolide en grande partie l’ouvrage de la Révolution. Elle est aussi le moment où apparaissent les premiers Rastignacs ; la politique économique de l’Empereur ne favorise-telle pas leur action ?

Mais peut-on parler d’une politique économique ? Dans ce domaine, les idées de Napoléon sont tributaires d’un siècle encore plus lié à l’Ancien Ré-

gime qu’à celui des bourgeois conqué-

rants. Le Mémorial de Sainte-Hélène en rend compte. À la date du 23 juin 1816, Napoléon s’exprime ainsi :

« Quel pas n’avions-nous pas fait, quelle rectitude d’idées n’avait pas ré-

pandue la seule classification graduelle que j’avais consacrée de l’agriculture, de l’industrie et du commerce. Objets si distincts et d’une graduation si réelle et si grande : 1. l’agriculture : l’âme, la base première de l’Empire ; 2. l’industrie : l’aisance, le bonheur de la population ; 3. le commerce extérieur : la surabondance, le bon emploi des deux autres. »

Napoléon regarde l’agriculture

comme la principale source de ri-

chesses ; mais, en cela, il est très proche de la plupart de ses contemporains. Il aide les paysans en confirmant la ruine de la féodalité et en reprenant la vente des biens nationaux, un moment suspendue, en diminuant jusqu’en 1812

l’impôt foncier, enfin en confectionnant le cadastre. Mais la production ne connaît pas de grands changements, les techniques restent les mêmes et le paysan soumis aux préjugés du passé cherche plus à augmenter la superficie cultivée que les rendements. Avec l’introduction de cultures nouvelles comme la betterave, la gamme des

plantes cultivées s’étend ; mais des études récentes ont montré que le succès connu par ces nouvelles cultures fut moins grand que celui qui était es-péré par l’Empereur.

Là, comme dans l’industrie et le

commerce, la politique suivie par l’Empereur est tributaire de l’entreprise qu’il mène en Europe ; d’où des contradictions que l’étude du Blocus continental permet de faire ressortir.

Si celui-ci favorise d’abord, pour lutter contre l’Angleterre et lui ravir le marché européen, l’industrie cotonnière, secteur de pointe de l’industrialisation, il finit par en gêner le développement.

Les Anglais interdisant la fourniture de matières premières, les fabricants en font venir à grands frais du Levant.

Ils doivent néanmoins payer des droits fort lourds. Aussi le tissu se vend cher et subit la concurrence des produits de contrebande.

Napoléon n’a pas une conception

maritime du commerce, et sa politique finit, malgré des relèvements spectaculaires, mais de courtes durées, par ruiner la façade atlantique jadis si florissante. Il a une conception étroitement continentale et nationale.

« Napoléon voyait, comme le dit un historien moderne, L. Bergeron, la France installée au centre d’une sphère d’influence européenne dans laquelle la hiérarchie des économies viendrait nécessairement se calquer sur celle des trônes. C’était supposer à l’économie française une plasticité, un dynamisme qu’elle ne possédait pas. »