Mais l’État de Napoléon n’est pas voué à la seule fonction de gendarme, il est aussi un stimulateur et d’abord par son entreprise financière. Par la création d’une monnaie stable, le franc germinal, par celle de la Banque de France, qui cherche à décontracter le crédit, il donne au monde des affaires des instruments appréciables. Encore faut-il ajouter qu’en s’en tenant à la circulation d’espèces purement métalliques — les billets sont de grosses coupures — l’Empereur se contraignait à une politique à jamais victorieuse en Europe. Faute de celle-ci, c’était la perte de confiance et, avec la thésaurisation renouvelée, l’arrêt des affaires. Mais l’État agit aussi d’une autre manière sur l’industrie : on sait comment Napoléon soutient les expositions et apporte son aide aux innovations techniques.
Ainsi, qu’ils présentent l’Empire comme une période de « croissance dans la guerre » (E. Labrousse) ou un simple rattrapage économique, les historiens s’accordent assez largement pour revaloriser la pensée et l’action de Napoléon dans le secteur économique.
Mais tous aussi reconnaissent qu’il le subordonne à la guerre. Pourquoi cette guerre ?
Elle est certes imposée par l’Europe des rois, qui veut lutter contre la contagion révolutionnaire et aussi briser les ambitions économiques de la grande nation. Quelles furent les intentions de Napoléon ? Lui-même a prétendu
« n’avoir jamais bien su où il allait », n’avoir pas fait la guerre « par esprit de conquête ». En 1816, il se justifie en disant : « On ne cesse de parler de mon amour pour la guerre ; mais n’ai-je pas été constamment occupé à me défendre ? Ai-je remporté une seule grande victoire que je n’aie immédiatement proposé la paix ? » Des historiens objectent que c’est minimiser par trop une indéniable volonté de puissance.
En dehors de la nécessité où il est de conserver l’acquis révolutionnaire, de préserver les frontières naturelles et de supplanter l’Angleterre dans le commerce européen, Napoléon n’a-t-il pas eu l’ambition de ressusciter l’Empire romain d’Occident ? « Une de mes
grandes pensées, dira-t-il en 1816, avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés les révolutions et la politique [...] J’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation [...]. Je me sentais digne de cette gloire [...]. »
« Après cette simplification som-
maire [...], on eût trouvé plus de chances d’amener partout l’unité des codes, celle des principes, des opinions, des sentiments, des vues et des intérêts. Alors peut-être devenait-il permis de rêver, pour la grande famille européenne, l’application du congrès américain ou celle des amphictyons de la Grèce. » Le choix de Rome comme seconde capitale et le titre de roi de Rome donné à son héritier ne révèlentils pas déjà cette intention affirmée dans le Mémorial ? Par l’abolition partout où cela fut possible de la féodalité d’Ancien Régime, par la diffusion du Code civil et de l’organisation administrative française, le grand Empire fut une étape importante vers l’unité de l’Europe, même si, dans un premier temps, il mit à jour les nationalismes.
Mais en politique extérieure comme
dans le gouvernement de la France, Napoléon n’est pas un homme prisonnier d’un système de pensée, son action est guidée par le sens du réel. À la politique, il applique les leçons apprises sur le champ de bataille.
Sa pensée militaire est influencée par les écrits du XVIIIe s. et par l’expérience des guerres révolutionnaires. Il s’agit de surprendre l’ennemi par la vivacité du mouvement des troupes, de le tromper par des manoeuvres successives qui le conduisent à diviser ses forces, de s’en rendre maître par la supériorité numérique et de le détruire complètement sur un terrain choisi à l’avance.
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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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Mais « le succès tient en définitive au coup d’oeil et au moment » que l’on sait préférer. « La guerre ne se compose que d’accidents. Un chef, dit-il, ne doit jamais perdre de vue tout ce qui peut le mettre à même de profiter de ces accidents. » C’est sa vivacité d’esprit à juger une situation et sa fertile imagination qui font ses victoires. Mais il y a aussi sa fine connaissance des hommes.
Avec l’armée qui l’a porté au pouvoir, il a accepté un compromis. Elle ne peut être une armée prétorienne, et ce n’est pas comme général qu’il gouverne, mais « parce que la nation croit que j’ai les qualités civiles propres au gouvernement ». L’armée doit être soumise à la nation, dont elle est un élément. « L’armée, c’est la nation
[...]. Le propre des militaires est de tout vouloir despotiquement ; celui de l’homme civil est de tout soumettre à la discussion, à la vérité, à la raison
[...]. Si l’on distinguait les hommes en militaires et en civils, on établirait deux ordres, tandis qu’il n’y a qu’une nation. » Mais leur ayant fait admettre cela, et non sans mal, Napoléon donne aux meilleurs soldats de cette armée la possibilité de s’insérer dans la société des notables. L’instrument dont il se sert pour conquérir l’Europe est bon à cause de l’expérience acquise depuis 1792 ; il l’est aussi parce que Napoléon sait conserver à la lutte menée
une partie de sa signification révolutionnaire. De ceux que la Révolution transforma en citoyens-soldats, il exige une stricte discipline au moment des combats ; mais a-t-on assez souligné la manière qu’il a de s’adresser à eux à la veille des combats ? Beaucoup d’historiens se plaisent à montrer son cynisme à l’égard d’hommes dont la vie, pour lui, ne compterait pas. Qu’importe l’hécatombe, une nuit de Paris la réparera. Pourquoi ne pas mettre en regard de tels propos l’attitude qu’il a, par exemple, à la veille d’Austerlitz ?
L’adresse qu’il fait à l’armée à la veille de la bataille montre bien qu’il ne traite pas ses compagnons d’arme comme
des numéros. Quel est le général qui, comme lui, en une veille de combat, a expliqué son plan à ses troupes afin que chacun se pénètre du rôle important qu’il va jouer, de sa place personnelle dans la rencontre ?
Mais ce réaliste et ce bon manieur d’hommes se transforme peu à peu par le succès acquis en un despote sourd aux conseils et aveuglé par son orgueil.
De l’empereur au héros
de légende (1812-1821)
La quarantaine atteinte, son aspect physique se transforme : « Le visage s’empâte, le teint se plombe, le corps se tasse et engraisse » (Georges Lefebvre). Il supporte de plus en plus difficilement les excès de table. « Si je dépasse le moins du monde mon tirant d’eau, dira-t-il, mon estomac rend aussitôt le superflu. » Le cancer qui le ronge produit de brusques abattements et le contraint parfois, comme durant la campagne de Russie, à abandonner une scène où l’on attend ses décisions.
Pourtant, il conserve la plupart du temps une activité qui continue à étonner son entourage. Il dort peu. Trois ou quatre heures lui suffisent. Au premier réveil de la nuit, il se lève sans effort, se met au travail, se recouche, se rendort et se réveille aussi promp-tement vers les 8 heures du matin. Il travaille toute la journée, ne s’arrêtant que pour un bref déjeuner et pour s’imposer quelque rude exercice. Un peu courbé, les mains dans les poches, il aime les longues promenades dans son jardin et marche parfois « cinq à six
heures de suite sans s’en apercevoir ».
Les Mémoires du baron Agathon Fain (1778-1837) rappellent aussi qu’il est un cavalier infatigable. « Revenant d’Espagne au mois de janvier 1809, je l’ai vu faire à franc étrier en moins d’une matinée la course de Valladolid à Burgos (23 lieues) [...]. Il faisait souvent des chasses de trente-six lieues. »