Выбрать главу

Mais, s’il se contraint à ces efforts, il les supporte beaucoup moins qu’autrefois : les courtisans le voient somnoler au spectacle. Sa mémoire connaît les premières défaillances de l’âge.

L’homme devient aussi de plus en

plus infatué de lui-même. Persuadé que

« nul homme, appelé à paraître sur la scène publique ou engagé seulement dans les poursuites actives de la vie, ne se conduisait ni pouvait être conduit par un autre ressort que celui de l’inté-

rêt » (Metternich), il finit par mépriser son entourage. Il est vrai que celui-ci, par sa volonté même, est composé de médiocres. Les grands administrateurs du début du règne, tels Chaptal, Talley-rand ou Fouché, sont écartés au profit d’hommes qu’il peut traiter tout à son aise en commis. Là encore, Metternich voit juste lorsqu’il dit de lui : « Napoléon se regardait comme un être isolé dans le monde, fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré.

Il n’avait d’autre considération pour les hommes que celle que peut avoir un chef d’atelier pour ses ouvriers. »

L’un de ceux auxquels il paraissait le plus attaché était Duroc. « Il m’aime comme un chien aime son maître. »

Autour de lui, les nobles ralliés sont de plus en plus nombreux. Cette part prise par les ci-devant traduit l’évolution qui entraîne de plus en plus Napoléon loin de ses origines révolutionnaires. Le mariage avec Marie-Louise (1er-2 avr.

1810) le fait neveu par alliance de Marie-Antoinette et de Louis XVI et l’emplit d’illusions sur un compromis possible avec les hommes d’Ancien Régime. L’amour qu’il porte à la jeune épousée et au fils qu’elle lui donne illumine sa quarantaine, mais il le conduit trop souvent à abandonner les travaux de l’État pour les joies domestiques, à un moment où se renforcent, jusque dans son clan familial, les oppositions.

En Espagne, les armées françaises

sont prises au piège de leur conquête.

L’alliance nouée à Tilsit avec la Russie (1807) s’effrite, et le conflit devient inévitable. Napoléon lie la Russie à la France contre l’Angleterre par un blocus qui gêne l’aristocratie russe.

Il refuse de composer avec le tsar, qui veut remettre en cause l’état de fait existant en Europe de l’Est. Et, puisque, de nouveau, les armes seules peuvent trancher, il accepte de mener la guerre au coeur du continent, sûr de l’emporter.

Or, les souverains d’Europe songent à s’allier avec son ennemi. Une formidable coalition va naître pour l’abattre.

« Imaginez, dira Joseph de Maistre, un homme au sommet d’une échelle de

cent échelons et tout le long de cette échelle des hommes placés à droite et à gauche avec des cognées et des massues, prêts à briser la machine. »

Il faudra trois ans pour y parvenir et, durant ces trois ans, Napoléon se bat avec une énergie, une ténacité, un sang-froid et une intelligence qui font oublier les moments de découragement qui le prennent et le conduisent même, comme en 1814 à Fontainebleau et en 1815 à Waterloo, à souhaiter la mort.

Des steppes de la Russie aux champs de bataille d’Allemagne et de France, il ne cesse de payer de sa personne. Près d’Orcha, un boulet tombe à côté de lui ; il le cravache en s’écriant : « Ah ! Il y a longtemps que je n’en avais reçu entre les jambes. »

Il reste confiant en lui-même. Revenant de Russie à Paris, après l’annonce du complot du général Malet (23 oct. 1812), il reconnaît : « J’ai fait une grande faute », mais ajoute tout aussitôt : « J’aurai les moyens de la réparer. » À Waterloo : « L’armée ennemie est supérieure à la nôtre de près d’un quart. Nous n’en avons pas moins 90 chances pour nous, et pas 10

contre. »

Avec le sang-froid, il conserve cette intelligence à analyser une situation militaire et cette rapidité de décision qui avaient émerveillé à Austerlitz. La campagne de France de 1814 est pour lui « une merveilleuse saison de rajeu-

nissement » (Sainte-Beuve). Reprenant, comme il le dit, « les bottes et la résolution de 93 », il cherche à faire de la France un piège qui se referme sur des armées étrangères, qu’il divise et s’efforce de battre tour à tour. Il fut bien près d’y réussir.

Exilé à l’île d’Elbe, il ne renonce pas et, à l’écoute de la France, il sait, le moment venu, utiliser les fautes de l’adversaire royaliste pour intervenir.

Le peuple laborieux des villes et des campagnes, écoeuré par les excès des aristocrates, est prêt à soutenir de nouveau Napoléon. Son retour en France n’est pas une « aventure ». Encore lui fallait-il obtenir l’appui des notables dont il avait renforcé la situation et qui l’avaient abandonné. Il n’y parviendra pas. Il comprend alors que, sans l’alliance déterminante de cette force sociale, il ne peut rien. Après avoir hésité, il finira par refuser de n’être que le général de masses populaires de nouveau mises en branle par le souvenir de l’an II.

Et c’est l’exil définitif à Sainte-Hé-

lène, au large de l’Afrique. Pendant les six ans qui lui restent à vivre — il mourra le 5 mai 1821 —, l’Empereur réussit par la création de sa légende le dernier combat de sa vie.

L’île qui lui sert de prison est insalubre, la chaleur y est lourde, la pluie et les brouillards fréquents. Le geôlier, sir Hudson Lowe (1769-1844), est un médiocre hanté par la fuite possible de Napoléon. Pour l’empêcher, il prend les mesures les plus tatillonnes et les plus vexatoires. Napoléon est coupé de tous les êtres qui lui sont chers : Marie-Louise, qu’il attendra en vain, son fils prisonnier de l’Autriche, sa mère Leti-zia. Sa vie se déroule au milieu des disputes qui opposent Mme de Montholon et Mme Bertrand, femmes des généraux qui l’ont suivi à Sainte-Hélène. Emmanuel de Las Cases (1766-1842), cham-bellan, à qui il dicte ses Mémoires, doit le quitter en 1816. Deux ans plus tard, c’est le tour du général Gourgaud.

Son valet de chambre, Marchand, lui montre un constant dévouement. Sa vie de prisonnier sera un moment égayée downloadModeText.vue.download 124 sur 625

La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

7567

par la présence de la jeune Betsy Balcombe.

Mais l’« obèse au chapeau de paille de retraité » devient, comme l’a montré récemment encore l’historien

J. Tulard, le héros de la France et de l’Europe révolutionnaires, le martyr de la Sainte-Alliance des rois qui opprime les peuples. Ainsi, Napoléon

« confisque à son profit les deux forces montantes du XIXe s. : le nationalisme et le libéralisme, qu’il avait en réalité combattues ».

Mais s’éloignait-il de la vérité

lorsqu’il se présentait comme l’héritier d’une révolution à jamais vivante dans le coeur des hommes ?

« Rien ne saurait détruire ou effacer les grands principes de notre Révolution [...]. Voilà le trépied d’où jaillira la lumière du monde. [...] et cette ère mémorable se rattachera, quoi qu’on ait voulu dire, à ma personne, parce qu’après tout j’ai fait briller le flambeau, consacré les principes, et qu’aujourd’hui la persécution achève de m’en rendre le Messie. »

J.-P. B.

F Beauharnais (les) / Bonaparte (les) / Cent-Jours (les) / Consulat / Corse / Directoire / Empire (premier) / France.

E. Ludwig, Napoléon (Berlin, 1925 ; trad.

fr., Payot, 1928). / A. Fugier, Napoléon et l’Italie (Janin, 1947). / G. Lefebvre, Napoléon (P. U. F., 1947 ; 6e éd., 1969). / M. Dupont, Napoléon en campagne (Hachette, 1950-1955 ; 3 vol.). /

Napoléon, cet inconnu (Club du livre napoléonien, 1958). / H. Lachouque, Napoléon en 1814

(Haussmann, 1959) ; Napoléon à Austerlitz (Victor, 1961) ; Napoléon, 20 ans de campagnes (Arthaud, 1964). / E. Tersen, Napoléon (Club fr. du livre, 1959 ; nouv. éd., 1968). / M. Vox, Napoléon (Éd. du Seuil, coll. « Microcosme », 1959). / J. G. Locre, Napoléon au Conseil d’État (Berger-Levraut, 1963). / J. Tulard, l’Anti-Napoléon, la légende noire de l’Empereur (Julliard, coll. « Archives », 1965) ; le Mythe de Napoléon (A. Colin, coll. « U 2 », 1971). / J. C. Quen-nevat, Atlas de la grande armée. Napoléon et ses campagnes, 1803-1815 (Séquoia, 1966). /