biscitaire, une dictature ratifiée par le suffrage universel.
Aux yeux de celui qui, dans la nuit du 2 décembre 1851, égorgea sans
remords la démocratie parlementaire pour établir la démocratie bonapartiste, le premier empereur consolida, continua la Révolution, qui sans lui « n’eût été qu’un grand drame qui laisse de grands souvenirs [...]. Il tua l’Ancien Régime en rétablissant tout ce que ce régime avait de bon. Il tua l’esprit ré-
volutionnaire en faisant triompher les bienfaits de la Révolution. » Considé-
rant que « la charpente de notre édifice social est l’oeuvre de l’empereur et a résisté à sa chute et à trois révolutions », Louis Napoléon est convaincu que les institutions politiques reprises de la Constitution de l’an VIII ont les mêmes chances de durée.
Et la liberté, dira-t-on, cette liberté qui en février 1848 explosa de partout ? L’empereur s’en explique devant le Corps législatif en 1853 : « La liberté, déclare-t-il, n’a jamais aidé à fonder d’édifice politique durable ; elle le couronne quand le temps l’a consolidé. » Une telle conception explique le mépris parfait manifesté durant dix ans par le régime impérial à l’égard du parlementarisme et de toutes les formes de l’expression libre, de la contestation, et aussi la brutale élimination de tous les opposants, en particulier de ces « marianneux », de ces « quarante-huitards » qui, terriblement brimés par l’Empire, prendront sur lui, après sa chute, une revanche dont il ne s’est pas relevé.
Et, quand l’édifice politique lui semblera consolidé, autour de 1860, Napoléon III — que la maladie marqua vite de son emprise énervante — des-serrera peu à peu le carcan politique au point d’aboutir, au début de 1870, à un régime parlementaire. Mais un Empire parlementaire, ce n’est plus l’Empire. À la veille de la guerre franco-allemande, le bonapartisme en tant que moteur politique a en fait cessé d’exister.
Les idées napoléoniennes, Napo-
léon III les reprend à son compte, notamment en politique étrangère, cares-sant l’idée d’une Europe pacifiée où les nationalités désunies seraient regroupées. Politique hardie, car, au milieu du XIXe s., la « question des nationalités », dont le souverain français est le héraut, peut être comparée, par son poids sentimental et politique, à notre décolonisation. L’intervention en Italie et au Liban, une attitude favorable aux Al-gériens autochtones s’inscrivent dans la même ligne novatrice et moderne que, à l’intérieur, le traité de commerce franco-anglais de 1860 et une politique sociale, confuse sans doute, mais qui
fut tout de même marquée, en 1864, par l’obtention du droit de grève.
Tout cela est empirique, mais Napo-léon III n’a pas l’empirisme génial de son oncle. À l’extérieur, la folle équipée au Mexique et l’aveugle confiance mise en Bismarck, à l’intérieur, la dé-
gradation des rapports entre le régime et la jeune classe ouvrière témoignent d’un relâchement généralisé dont le désastre — prévisible — de septembre 1870 est l’ultime conséquence.
Un homme bon
mais énigmatique
Les « manques » de Napoléon III
tiennent sans doute aux défauts propres au personnage, mais ils ne prennent leur relief que dans la lumière de Napoléon Ier.
Napoléon III est naturellement doux, affable et bienveillant, simple de ma-nières et de langage. Comme tous les hommes de plaisir, il aime faire des heureux, donne beaucoup sans grand discernement, est sincèrement attentif aux souffrances du peuple, ce qui le distingue de la majorité des bourgeois de son temps. Comme beaucoup d’hommes mariés tard, il s’attache passionnément à son fils, qui n’aura que quatorze ans à la chute de l’Empire. Lui qui fut l’un des hommes les plus haïs de son siècle n’a jamais eu comme ennemis que ceux qui ne le
connaissaient pas personnellement, ceux qui furent écrasés par les mesures inhumaines de ministres et d’une haute administration sur lesquels l’empereur n’eut, en fait, aucune prise réelle.
Deux témoignages parmi cent autres.
Celui d’Étienne Lamy : « L’empereur ne refusait ni de lire ni d’entendre.
Mais, tandis qu’il semblait attentif à la pensée des autres, il demeurait plein de la sienne ; son intelligence recueillait seulement ce qui lui donnait raison. »
Celui de l’ambassadeur d’Autriche à Paris, von Hübner : « Il y a en lui un mélange de bonhomie, d’incurie et d’indolence [...]. Rusé et naïf, sincère downloadModeText.vue.download 126 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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parfois par calcul, impénétrable quand il le veut, conspirateur toujours, par goût autant que par habitude, et fata-liste qui croit à son étoile. »
Napoléon le Petit ?
Il est fort possible que Napoléon III souffrit toute sa vie de ce que nous appellerions le « complexe de Napoléon ». À la veille d’être élu président de la République, en décembre 1848, il donne l’impression d’un aventurier dépaysé, morne et indifférent. Pour le peuple, il n’est qu’un nom, mais quel nom, il est vrai ! La majorité conservatrice, noyautée par le Comité de la rue de Poitiers, ne décide de l’adopter comme candidat que parce que sa carrière trouble, son apparence physique assez ingrate — des jambes trop courtes, la tête moustachue de l’acteur Lockroy dans Bonsoir, monsieur Pan-talon —, un fort accent germanique, les dettes dont il est couvert, une apparence d’insignifiance lui font croire —
à tort, d’ailleurs — qu’elle aura barre sur lui.
De fait, quand il était rentré en France, venant de Londres, en 1848, Louis Napoléon Bonaparte était dé-
muni d’argent et de prestige. De la France, il ne connaissait pas grand-chose, ayant à l’âge de sept ans accompagné sa mère, la reine Hortense, en exil. En 1832, à la mort de son cousin, le duc de Reichstadt, il s’était considéré, devant l’inaction de son père, l’ex-roi Louis de Hollande, et de ses oncles, comme le véritable prétendant Bonaparte. Mais les équipées de Strasbourg (1836) et de Boulogne (1840) ne furent que la caricature de l’épopée napoléonienne.
Six ans de prison à Ham, une
fuite rocambolesque, une réputation d’homme à femmes, voire de bâtard (la frivolité de la reine Hortense était légendaire), un entourage d’aventuriers (Morny, Persigny, Mocquard, Saint-Arnaud), d’obscurs avocats de province (Baroche, Rouher) et de financiers (Fould) : voilà, chez cet homme de quarante ans, qui ne ressemble guère à la carrière fulgurante d’un certain général de trente ans sur le point
de devenir consul de la République en 1799.
Mais Louis Napoléon chef de l’État va se dénouer, cultiver sa popularité personnelle, prendre du large avec ceux qui l’ont porté au pouvoir, passer sans difficulté majeure de l’Élysée aux Tuileries et s’efforcer d’entrer dans la peau d’un « Napoléon ».
« Napoléon le Petit » : l’étiquette insultante collée par Victor Hugo sur le personnage de notre second empereur n’a jamais été grattée entièrement.
Sans doute, le neveu fut très éloigné du génie de son oncle, mais on souscrirait assez volontiers à la boutade de Saint-Marc-Girardin qui, en 1870, agacé par un détracteur de l’Empire, lança :
« Vous ne me ferez pas croire, malgré tout, que 36 millions de Français se soient laissés gouverner pendant dix-huit ans par un imbécile. »
P. P.
F Bonaparte (les) / Empire (second) / République (IIe).
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