C’est lui qui, le premier, utilise la formule « les Juifs sont une Carthage intérieure ».
L’antisémitisme devient le thème
essentiel du parti social-chrétien d’Adolf Stoecker (1835-1909). Sous l’influence de Dühring, ce parti préconise l’exclusion des Juifs de l’enseignement et de la presse, un numerus clausus à leur égard dans le barreau et la magistrature, l’interdiction des mariages mixtes, la confiscation des biens des capitalistes juifs. Ce mouvement s’accentue avec l’apparition de sociétés antisémites, comme la société Thulé (Thulegesellschaft), fondée en 1912. Ainsi se constitue un courant profond dans la bonne société allemande, qui se développe particulièrement au moment des crises politiques et économiques marquant le début et la fin de la république de Weimar. Ce mouvement a d’ailleurs un caractère antichrétien, car, à la suite de Fichte*, puis de Dühring, bon nombre d’antisémites dénoncent la falsification des Évangiles par la pensée juive. Fichte ne reprochait-il pas à Luther d’avoir fait une place trop importante à saint Paul, qui avait judaïsé le christianisme ? Paul de Lagarde, quant à lui, transforme Jésus en un rabbin de Nazareth. Il n’est pas le Fils de Dieu, comme le prétend la « légende biblique du Nouveau Testament ». Quant à Chamberlain, il voudrait prouver que Jésus n’est pas Juif, mais, comme David, le descendant
d’une famille aryenne. Tous ces thèmes seront repris à l’époque nationale-socialiste par le mouvement chrétien
allemand, dirigé par le pasteur Ludwig Müller (1883-1945), le futur évêque du Reich. Ainsi, l’antisémitisme hitlé-
rien plonge-t-il très loin ses racines et sera-t-il pendant très longtemps dans la tradition de la pensée allemande. Il ne s’en écartera qu’à partir du moment où il passera à la liquidation des Juifs d’Europe.
Toutefois, c’est par la pensée autrichienne qu’a été nourri l’antisémitisme de Hitler ; celui-ci a subi en particulier l’influence de Georg Schönerer (1842-1921), dont s’inspire le Deutsche Arbeiterpartei Österreichs, et de Karl Lueger (1844-1910), chef du parti chrétien social autrichien.
Hitler et le parti nazi
La pensée nationale-socialiste s’épanouit donc dans un cadre idéologique aux assises profondes. Adolf Hitler* se contente de développer cette pensée, de l’exacerber, et, par son magnétisme, il popularise des idées qui avaient surtout cours dans les classes moyennes et la bourgeoisie allemande.
Après la Première Guerre mondiale, à laquelle il participe avec courage, il adhère en 1919 au parti ouvrier allemand (Deutsche Arbeiterpartei), fondé par un ouvrier de Munich, Anton Drex-ler. Il y rejoint un ingénieur, Gottfried Feder, le premier théoricien du parti, et le capitaine Rohm, le futur chef des SA.
Très vite, Hitler entre au comité directeur, puis en prend la direction, change son nom en « parti national-socialiste des travailleurs allemands »
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beiterpartei [NSDAP]). De ce groupuscule qui, en 1919, comptait soixante membres, il fait un parti dont le journal, Völkischer Beobachter, tire en 1922 à 20 000 exemplaires. Dès lors, la vie de Hitler ne fait plus qu’un avec celle de son parti.
La crise économique et les talents d’organisateur de Hitler offrent au parti nazi toutes ses chances. En 1932, il est devenu le premier parti d’Allemagne grâce à sa démagogie, sa violence, grâce aussi à sa doctrine, qui trouve un large écho dans l’opinion publique.
En 1933, quand il prend le pouvoir, il a déjà plus d’un million d’adhérents, qu’il recrute dans les classes moyennes et dans la classe ouvrière :
On peut noter cette importance
considérable des ouvriers et leur croissance de 1930 à 1932. Ceux-ci forment de même une part considérable de l’électorat, et beaucoup d’historiens estiment qu’il y a corrélation entre extension du chômage et vote nazi. On pourrait souligner le poids des jeunes alors dans le parti nazi, en particulier jeunes ouvriers et étudiants.
On est également frappé de la place que tiennent les enseignants dans le parti : 2,5 p. 100 des adhérents, alors qu’ils ne sont que 0,9 p. 100 de la population active.
Le programme du parti a été publié en vingt-cinq points dès 1920. Sans doute, ce texte est-il très sommaire, mais il insiste à peu près sur tous les thèmes chers à l’opinion publique de Weimar : le nationalisme, le racisme en sont les thèmes essentiels. Sont seuls considérés comme citoyens allemands ceux de sang allemand. Tous les Allemands, en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,
doivent être réunis dans une grande Allemagne. Le programme revendique ainsi l’Autriche, la Haute-Silésie, le Schleswig, les Sudètes, l’Alsace-Lorraine. Les commentaires publiés par le parti précisent que ces peuples doivent être rattachés par plébiscite, mais que le but du gouvernement allemand est de protéger les intérêts de tous les Deutschausländer.
De plus, dans Mein Kampf, Hitler
affirme qu’il faudrait à l’Allemagne des Randkolonien, comme l’Ukraine ou la Pologne, qui permettraient à l’Allemagne de vivre normalement. Cette notion d’« espace vital » (Lebensraum) devient un des thèmes essentiels de
Mein Kampf.
Le programme de 1920 est net-
tement antiparlementaire et surtout préconise une politique économique et sociale planifiée et étatisée. Il a des aspects socialisants, car il prévoit l’étatisation des trusts, la participation des ouvriers aux bénéfices et la réforme agraire ; l’article 17 envisage l’expropriation sans indemnité des grands propriétaires. Très vite, ce programme est aménagé pour éviter de trop effrayer les possédants. Le commentaire de Gottfried Feder en 1927 est symptomatique à cet égard, d’autant qu’il affirme que « le national-socialisme reconnaît comme un de ses principes la propriété privée ».
Ce programme est fondamental, car on y trouve dès 1920 tous les thèmes du IIIe Reich. On constate une nette ressemblance avec les textes de Die Tat, de Spengler ou de Rathenau. Pourtant, la différence est sensible. Ce que veulent les intellectuels antidémocratiques de la période de Weimar, c’est un nationalisme bourgeois et aristocratique, voire raffiné ; ce que proposent les nationaux-socialistes, c’est un nationalisme populaire, brutal, à la recherche de l’efficacité. Avec le « principe du chef » (Führerprinzip), on est en présence ici d’une pensée antidémocratique, antilibérale, antihumaniste.
Les idéologues
du nazisme
Trois hommes marquent la pensée
hitlérienne : Rosenberg, Darré, Hitler lui-même.
Alfred Rosenberg (1893-1946) col-
labore dès 1921 au Völkischer Beobachter. Son oeuvre est dominée par trois concepts : la race, l’anticommunisme, l’espace vital. D’origine balte, membre de la société Thulé, Rosenberg apporte à Hitler l’idée du Lebensraum ; mais, surtout dans le Mythe du XXe siècle (Der Mythus des 20. Jahrhunderts, 1930), il se fait le théoricien de l’antisémitisme. Il prétend apporter une image nouvelle de l’histoire de la terre et de l’humanité. Pour lui, toute l’histoire se ramène au conflit des Nordiques aryens contre les Sémites.
Il expose également une pensée anti-catholique et presque antichrétienne, et développe la mythologie nationale.
Il fait par exemple l’apologie du dieu Odin, dont il retrouve l’inspiration dans la chevalerie, chez les mystiques allemands, dans la pensée frédéricienne, dans la musique de Bach.
Walter Darré (1895-1953), leader
du mouvement agricole et Führer des paysans, est, lui aussi, raciste. Ses deux ouvrages les plus importants, la Paysannerie comme source de vie de la race nordique (1928) et Nouvelle Noblesse de sang et de sol (1930), fondent une doctrine agraire sur les liens « du sang et du sol » (Blut und Boden).