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jugés des Blancs envers leur peuple sombre, ces anciens esclaves intériorisèrent l’esclavage et, même libres, re-connurent définitivement la supériorité de leurs maîtres : « Progressivement, l’Antillais de couleur renie sa race, son corps, ses passions fondamentales et particulières... et arrive à vivre dans un domaine irréel déterminé par les idées abstraites et l’idéal d’un autre peuple.

Tragique histoire de l’homme qui ne peut pas être lui-même, qui en a peur, honte. »

Les auteurs de Légitime Défense expliquaient ainsi la raison profonde de la médiocrité culturelle de cette « élite noire » : « Ses oeuvres manifestent un effort ennuyeux pour être pareil au Blanc colonisateur. [...] Cette littérature abstraite et objectivement hypo-crite n’intéresse personne, ni le Blanc parce qu’elle n’est qu’une maigre imitation de la littérature française d’il y a quelque temps, ni le Noir pour la même raison. » Pour remédier à cet enlisement, Légitime Défense proposait tout d’abord la rupture avec cette classe sociale qui avait trahi les masses nègres au lieu de les défendre ; ensuite l’engagement politique dans les mouvements militant pour la libération des prolétaires ; enfin l’affranchissement de l’art et de la pensée par un retour à la spontanéité africaine. Dans cette entreprise, Léro désignait comme seuls guides les surréalistes, les poètes de la négro-renaissance (Langston Hughes et Claude McKay), quelques poètes haï-

tiens (Jacques Roumain) et le groupe de Revue indigène et de la Revue des griots, qui, dans leur île colonisée par les États-Unis, avaient entrepris une révolution culturelle et nationale.

Ainsi, Légitime Défense fut sans

doute l’étincelle qui alluma l’esprit de contestation au sein du petit monde des

étudiants noirs de Paris, groupés autour d’Aimé Césaire, de L. S. Senghor et de L. Damas avec René Ménil, Aristide Maugée, Léonard Sainville, les frères Achille pour les Antilles, et Birago Diop et Ousmane Socé pour l’Afrique.

À leur tour ceux-ci fondèrent un

journal « corporatif et de combat », l’Étudiant noir, où se formulèrent et se développèrent les deux idées-forces de ce qu’on nommera plus tard le « mouvement de la négritude » : la critique du système colonial et la défense de la personnalité nègre. Autour de ces deux centres s’épanouit tout un réseau de thèmes historiques, logiques et psychologiques dont l’intensité et la cohé-

rence inspireront la littérature nègre engagée jusqu’en 1960, date des indé-

pendances africaines. Le mot de négritude circula et catalysa une série déjà complexe de notions et de sentiments.

Lorsqu’en 1939 Aimé Césaire publia le Cahier d’un retour au pays natal, on y rencontrait ce terme de négritude signifiant tour à tour le peuple noir downloadModeText.vue.download 185 sur 625

La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

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(« Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois »), la couleur de la peau (« Sa négritude se déco-lorait sous l’action d’une incroyable magie »), l’aspiration du Nègre à la dignité humaine (« Ma négritude [...]

trouve l’accablement opaque de sa droite patience »), la manière nègre de supporter son destin (« La vieille négritude se cadavérise, je dis “Hourra” »).

Léon Gontran Damas, dans Pig-

ments (1937), parlait abondamment du Nègre et de race, mais ne prononçait pas le mot négritude. Senghor s’en servait à peine dans Chants d’ombre et Hosties noires (composés entre 1936 et 1945). On ne le rencontrait jamais sous la plume de Birago Diop ni d’Ousmane Socé. Jamais non plus dans Bois d’ébène de Jacques Roumain ni dans Black Soul de J.-F. Brierre. Il faut dire d’ailleurs que cette première génération d’Haïtiens ne firent pas collusion avec le mouvement de la négritude,

car, dit Morisseau-Leroy, les Haïtiens avaient réglé ce problème depuis cent ans... et Roumain de son côté y voyait un certain racisme.

Ainsi voilà écrites certaines des oeuvres majeures des écrivains fondateurs du mouvement de la négritude sans que nulle part on ne rencontre un essai de définition, encore moins une ébauche de système, cependant que tout le groupe de l’Étudiant noir l’utilise. Car, même s’il est déjà polysémique, le mot négritude signifie surtout la réponse du Noir (douloureuse, coléreuse, nostalgique, vindicative) au monde blanc qui l’opprime ; et que le mot soit cité ou non dans les poèmes qui proviennent de ce groupe, ces poèmes s’inscrivent tous dans cette thé-

matique dont nous parlions plus haut et que le schéma ci-dessus évoque dans ses principaux aspects. Cette grille n’est pas exhaustive, mais on y trouve l’essentiel des thèmes rencontrés chez les écrivains de la négritude ; bien sûr, les thèmes dits « universels » comme l’amour, l’enfance, le travail, la beauté, la patrie, la solitude, etc., s’y développent aussi, mais presque toujours marqués par un ou plusieurs éléments de cette grille ; ainsi, l’amour sera associé à la race noire, à une Afrique idyllique, à une valorisation de l’esthé-

tique africaine (Senghor, Femme nue, femme noire) ou encore à la rupture de l’exil loin de l’Afrique, au recouvrement de la personnalité perdue, à l’évocation des souffrances du passé et à l’espoir des temps nouveaux (David Diop, Auprès de toi) ; l’histoire et ses protagonistes, les catégories du temps et de l’espace se trouvent ainsi vécus d’une façon passionnelle, sélectionnés selon la cohérence de cette passion et affectés d’un coefficient d’amertume, de menace ou d’exigence qui ne fait que traduire cet « état de manque »

dont souffrent les intellectuels noirs à cette époque. Et le mot de négritude fonctionne comme une concrétisation verbale de réactions (non limitées, non recensées) spécifiquement nègres et reconnues comme telles.

« La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre

culture. » Telle est la définition que Césaire donnera de la négritude, vingt ans plus tard (dans la thèse de L. Kesteloot, en 1961, les Écrivains noirs de langue française : naissance d’une littérature), lorsque le mot négritude, de mot catalyse sera devenu maître mot, mot slogan de la seconde génération d’écrivains noirs francophones.

La Seconde Guerre mondiale, les

mouvements d’émancipation dans les colonies asiatiques et africaines, les prises de position de certains intellectuels comme A. Gide, E. Mounier, J.-P. Sartre, G. Balandier, Charles André Julien, Théodore Monod, J. Su-ret-Canale et la propre logique interne du processus déclenché au sein du groupe de l’Étudiant noir vont susciter trois initiatives qui donneront au mouvement de la négritude une envergure internationale. La première en date est, en 1941, la fondation de la revue Tropiques à la Martinique, par Césaire et ses amis, qui diffuseront ainsi leurs idées aux Antilles, en Haïti, à Cuba, au Brésil et au Venezuela. La deuxième est la publication en 1948 de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française par Senghor. Coiffée d’une magnifique pré-

face de Sartre, elle proposait, sous la plume de ce dernier, le premier essai de définition de la négritude, et en même temps sans doute les premières sources de malentendus sur ce terme (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952 ; S. Adotévi, Négritude et négrologues, 1972 ; J. P. N’Diaye, Enquête sur les étudiants noirs en France, 1962), l’« être-dans-le-monde-du-noir », etc. Cette anthologie rassemblait les poèmes illustrant les diverses phases de la « Passion nègre », et la préface de Sartre en dégageait les implications philosophiques, politiques et littéraires ; c’était un peu l’acte de naissance de la littérature nègre nationaliste.