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La troisième initiative importante est celle d’Alioune Diop, qui crée la revue Présence africaine. De 1947 à 1960, cette revue sera le carrefour de tous les intellectuels africains passant par Paris. C’est Présence africaine qui organise le premier rassemblement mondial de l’intelligentsia noire à la Sorbonne en 1956, et le second à Rome

en 1959. C’est encore Présence africaine qui monte une maison d’édition afin de publier les essais, romans et poèmes des Noirs, la revue ne suffisant plus à absorber leurs productions, de plus en plus abondantes ; de plus en plus politiques aussi.

Voici la phase militante du mouvement de la négritude ; c’est son moment le plus révolutionnaire, le plus organisé ; chaque écrivain à présent se sent investi d’une mission, se veut engagé dans la lutte anticoloniale ; chaque intellectuel se découvre un destin de responsable, d’« inventeur d’âmes », de guide des masses noires illettrées. Bien sûr, Césaire et Senghor sont les ténors, mais il y a aussi un ar-chéologue comme Cheikh Anta Diop

(Nations nègres et cultures, 1955), un sociologue combattant au maquis algé-

rien comme Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs) ou des économistes comme Abdoulaye Ly et Mahjemout

Diop. Romanciers et poètes ne suscitent l’intérêt qu’en fonction de leur violence, et les plus agressifs seront les plus lus : Ferdinand Oyono, Mongo Béti, Ousmane Sembène, E. Epanya, Peter Abrahams, David Diop, Édouard Maunick, Tchicaya, Édouard Glissant, les Américains Richard Wright et Chester Himes, les Haïtiens René Dépestre, Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis (F. Oyono : Une vie de boy ; Mongo Béti : Ville cruelle, le Pauvre Christ de Bomba, le Roi mira-culé ; Sembène Ousmane : Le Docker noir, les Bouts de bois de Dieu ; Peter Abrahams : Je ne suis pas un homme libre, les Sentiers du tonnerre, Rouge est le sang des Noirs, Une couronne pour Udomo ; David Diop : Coups de pilon ; René Depestre : Minerai noir ; Richard Wright : Black Boy, Native Son, Fishbelly ; Chester Himes : la Croisade de Lee Gordon ; Jacques

Roumain : Gouverneurs de la rosée ; J. S. Alexis : Compère général soleil ; E. Glissant : Les Indes, la Lézarde ; Tchicaya : Feu de brousse ; E. Maunick : l’Essentiel d’un exil).

Dans les congrès, les colloques, la revue, on ne parle que de négritude.

C’est devenu le mot clé, le mot slogan, le mot de passe. Tout jeune poète qui prend la plume a soin de s’en réclamer.

La négritude est la bannière des intellectuels noirs. Pour beaucoup, le mot est synonyme de « revendication des libertés nationales, des droits des Nègres en tant qu’hommes à part entière ».

Mais déjà d’autres définitions surgissent. Senghor en recule les limites et propose l’« ensemble des valeurs culturelles du monde noir ». Frantz Fanon, René Maran et déjà quelques étudiants (Enquête sur les étudiants noirs de J. P. N’Diaye) mettent en garde contre un « racisme antiraciste »

(Sartre) qui pourrait instaurer un nouveau « manichéisme délirant » (Fanon) dont on aurait simplement inversé les termes, de sorte que désormais Noir = bon et Blanc = mauvais. Mais leurs voix sont isolées, et la majorité de ceux qui sont à cette époque les « producteurs de culture » du monde noir sont persuadés de l’universalisme de la négritude et croient à la permanence de sa force de désaliénation, à sa capacité de récupération de l’identité nègre si abîmée par l’histoire, à son potentiel révolutionnaire enfin et surtout.

Les événements d’ailleurs favorisent cette unanimité et cet optimisme : les indépendances africaines sont accueillies dans l’euphorie générale, même si parfois elles accouchent d’une tragédie (Congo). Les oeuvres littéraires qui manifestent le plus brillamment cet aspect de l’actualité politique sont : le poème-oratorio de Senghor Chaka, le poème de Jacques Rabemananjara Lamba, la pièce de Seydou Badian

Kouyaté la Mort de Chaka, les deux pièces de Césaire Une saison au Congo et la Tragédie du roi Christophe, enfin Epitome de Tchicaya. Il faut signaler aussi, à l’actif du mouvement de la né-

gritude de ces temps d’enthousiasme, son ouverture maximale aux oeuvres et aux intellectuels des autres pays colonisés ; les Algériens Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Henri Kréa sont lus et reconnus comme frères poursuivant un but parallèle à la négritude ; tous les intellectuels noirs se retrouvent dans le Portrait du colonisé du Tunisien Albert Memmi ; ils lisent aussi Tibor Mende, Josué de Castro, le père Lebret.

Mais les phares de l’intelligent-

sia noire sont assurément les chefs

des nouveaux États qui incarnent le mieux leur idéal politique : Kwame Nkrumah*, Sékou Touré*, Patrice

Lumumba. Il s’ensuivra un renversement dans le « leadership » du mouvement de la négritude : ce ne sont plus les écrivains qui provoquent la prise de conscience et qui lancent les thèmes downloadModeText.vue.download 186 sur 625

La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

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d’où émerge l’histoire des peuples noirs ; mais c’est l’histoire à présent qui impose ses soubresauts à la litté-

rature, et très vite d’ailleurs les écrivains sont dépassés par l’accélération de l’histoire ; les indépendances, plus souvent accordées qu’arrachées, se font sans eux, et sans tenir compte de leurs critères, et elles se révéleront très vite limitées, tronquées, contrôlées, déviées. À partir de 1960, les écrivains noirs perdront donc rapidement le rôle de guide qu’ils souhaitaient assumer dans le destin national, à plus forte raison le rôle de prophète : ils ne seront plus que les enregistreurs de l’histoire, au mieux, ses philosophes.

Il faut signaler cependant que le mouvement de la négritude est découvert seulement alors par les étudiants des écoles et universités d’Afrique ; en effet, ce n’est qu’après les indé-

pendances que les livres des écrivains noirs pénètrent librement en Afrique ; ils sont avidement recherchés par cette jeunesse jusqu’ici tenue à l’écart des idées subversives, et conditionnée par une politique de l’éducation visant à l’abandon des « coutumes indigènes ».

Pour ces étudiants, la négritude sera

« cette opération culturelle par laquelle les intellectuels noirs prennent conscience de la validité et de l’originalité des cultures négro-africaines »

(René Depestre), et jusqu’à aujourd’hui on remarquera chez les Africains scolarisés cette étape de « négritude »

souvent déclenchée par la lecture des Césaire, Senghor, Damas, Roumain, David Diop, etc.

C’est donc au moment où le mou-

vement de la négritude perd sa place de premier plan au niveau politique,

pour la céder aux très concrètes tractations de la « décolonisation », que, sur le plan culturel, il commence à être connu en Afrique ; cette diffusion à retardement est peut-être un des élé-

ments qui expliquerait l’avortement des révolutions africaines ; cette dys-chronie est un indice parmi d’autres de la séparation qui existait entre les intellectuels noirs et les masses africaines ; le mouvement de prise de conscience et de revendication s’était fait à Paris et en milieu universitaire, et n’avait pratiquement pas débordé ce cadre lors des indépendances ; lorsque enfin il pourra franchir les frontières des « colonies », les jeux seront faits, et ni la jeunesse locale ni les masses n’auront plus le loisir désormais de remettre en cause les nouveaux systèmes, si frustrants soient-ils pour les poètes du Quartier latin rêvant d’une « Afrique-paradis-retrouvé ». Si l’on compare cet itiné-

raire de la négritude avec celui de la prise de conscience analogue qui se fit en Algérie par exemple, on comprend la différence fondamentale entre ces deux démarches : « Il n’y avait pas un combat culturel qui se développait laté-

ralement au combat populaire. [...] Les hommes et les femmes qui se battaient poings nus contre le colonialisme n’étaient pas étrangers à la culture nationale algérienne » (Fanon).