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Cependant, la littérature africaine amorçait un tournant nouveau, caracté-

risé par un afflux de nouveaux auteurs, un renouvellement des sujets et une nouvelle façon de poser les problèmes.

La thématique de la négritude servira encore à titre de référence, mais les jeunes écrivains prennent leurs distances et parfois explicitement, et ce, dès 1961. Ainsi, Cheikh Hamidou Kane, dans l’Aventure ambiguë, fait dire à son héros : « Je n’aime pas ce mot, je ne sais toujours ce qu’il recouvre. »

Plus précisément, il posera dans son roman les questions du développement technique, de l’affrontement des philosophies et des religions, de la force et du droit, en termes de culture plus que de race ; il propose une stratégie au lieu d’une revendication ; cependant, on peut dire que le roman de Cheikh Hamidou Kane est encore une oeuvre de la négritude, par son souci de se définir aux yeux de l’Europe, par l’angoisse

et l’ébranlement spirituel de son héros devant les idéologies de l’Occident, et enfin par l’« état de manque » ressenti et exprimé par une société qui doute et défend ses valeurs tout à la fois.

Le roman de Seydou Badian Kou-

yaté Sous l’orage se situe dans la même perspective pour poser le problème du conflit des générations ; certes, les Blancs n’apparaissent plus en personne, mais les jeunes Africains ont subi la fascination du monde étranger, et leur comportement en est modifié, ils ne peuvent plus comprendre leurs aînés dépositaires des traditions. Le roman de Badian ouvre pourtant la voie de l’avenir : le compromis est possible, il faudra choisir dans chaque civilisation ce qui convient au progrès de la société africaine ; malgré ses faiblesses, le roman de Badian entraîne la littérature africaine dans une problématique qui sera désormais le terrain de prédilection des écrivains noirs.

Elle sera marquée par une nette

prédominance des romanciers sur les poètes, par la prolifération d’écrivains populaires parallèlement aux universitaires, et par un renversement de la perspective, résolument orientée sur les problèmes sociaux internes de la vie africaine ; les thèmes les plus fréquents seront articulés autour de l’axe tradition-modernité, à partir duquel on traitera du mariage, de la dot, de l’émancipation des femmes (Guillaume Oyono, René Philombe,

Ousmane Sembène, Sidiki Dembélé), du chômage, de la mendicité, du parasitisme familial (Malick Fall, Ahmadou Kourouma, G. Oyono, Jean Mariel Nzouankeui, de la difficulté de vivre dans les villes, de la détérioration des services publics, de la corruption des fonctionnaires (F. B. Evembe, Kourouma, Medou Mvomo, O. Sembène,

Oussou-Essui), du poids des coutumes traditionnelles (Olympe Bhêly-Qué-

num, Medou Mvomo, J. Mokto, Fran-

cis Bebey, Aké Loba), de la difficulté des contacts entre les intellectuels et la masse (Charles Nokan, Condé,

G. Chenêt).

Il faut pourtant attendre 1966 avant qu’un écrivain ne se hasarde à toucher directement la politique. À part le

pamphlet Vive le président, de Daniel Ewandé, le monde littéraire observait un prudent silence : et soudain c’est le livre de Charles Nokan Violent était le vent et celui de Camara Laye Dramouss qui dénoncent le climat de peur qui règne dans certains pays ; puis c’est la pièce de Bernard Dadié Monsieur Togognini, où est dévoilée l’imposture d’une nouvelle classe de parvenus. Dans ses pièces suivantes, Dadié démonte les mécanismes de la vie politique post-coloniale : comment le pouvoir et les biens sont confisqués aux dépens d’une masse privée du

droit à la parole, comment les leaders généreux peuvent se transformer en tyrans paranoïaques, comment agit la troisième force qui manipule à son gré les deux premières, cette présence toujours active de l’ancien colonisateur.

Depuis, les romans et le théâtre (qui s’était tout d’abord essayé dans les pièces historiques : C. N’dao, l’Exil d’Alboury ; B. Pliya, Kondo le requin ; G. Chenêt, Elhadj Omar ; E. Dervain, la Reine scélérate ; Ch. Nokan, Abra Pokou) abordent ces thèmes nés de l’expérience de ces dix dernières an-nées. C’est le livre d’Ahmadou Kourouma qui représente le mieux cette tendance ; dans les Soleils des indépendances, il évoque la mise au rancart des chefs traditionnels, le pouvoir passé en mains « illégitimes » selon l’avis de la vieille Afrique féodale, l’intolérance pratiquée par les partis uniques, les complots vrais ou faux, les arrestations et les jugements sommaires, les élargissements spectaculaires, bref, tout est dit ou suggéré avec un très grand art. Ce grand art, quoique frelaté, se retrouve dans le roman épique de Yambo Ouologuem le Devoir de violence : dé-

truisant avec une sorte de rage le mythe d’une Afrique précoloniale idyllique édifié par les écrivains de la négritude, l’auteur s’explique de son projet dans la France nègre et renvoie dos à dos les nouveaux « rois nègres » et la vieille Europe raciste.

Destruction par la dérision aussi, mais sur un mode plus souriant, chez Bertène Juminer dans son allégorie satirique la Revanche de Bozambo ; dans cette histoire, les Nègres devenus impérialistes colonisent les pays

d’outre-océan, et les Blancs sous le joug développent une « blanchitude »

complexée et nostalgique.

C’est encore soit une condamnation de la négritude, soit un diagnostic des maladies de l’indépendance qui font le sujet des pièces de Boukman, de Dervain et de Chenêt (D. Boukman, les Négriers, Chant pour hâter la mort d’un Orphée ; E. Dervain, Termites, l’Homme de Sallisbury ; G. Chenêt, Zombis nègres).

Enfin, l’année 1972 voit paraître trois ouvrages importants : un essai signé par Mongo Béti, qui reprend la plume après dix ans de silence, Main basse sur le Cameroun, critique avec virulence les moeurs politiques de ce pays ; Stanislas Adotévi publie Négritude et négrologues, pamphlet sur l’idéologie de Senghor ; Alioum Fantouré écrit un roman, le Cercle des tropiques, qui met en scène le processus socio-politique des coups d’État militaires.

On observera que le point commun

de tous ces ouvrages est ce regard sans indulgence que, à des niveaux diffé-

rents et par des moyens spécifiques, une série d’intellectuels noirs portent sur l’Afrique ou les Antilles.

On constate que le temps de l’exaltation inconditionnelle du Nègre est terminé. Dans la littérature africaine, le romantisme lyrique est en train de céder la place à la critique, voire à l’autocritique. La quête de la justice et de la vérité prend le pas sur la quête de soi.

Si donc l’on se souvient de la thématique du mouvement de la négritude, on remarquera qu’elle a pratiquement cessé d’inspirer les nouveaux écrivains africains. En revanche, elle est devenue le sujet d’innombrables thèses, mémoires et colloques ; elle est donc surtout aujourd’hui objet d’étude, ce qui implique une distanciation de la part de ceux qui l’analysent.

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

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État actuel

On peut s’interroger sur l’essoufflement de ce mouvement, dont l’envergure semblait illimitée en 1960 encore.

Sans doute, les rapides désillusions des indépendances ont-elles joué

le rôle d’éteignoir d’enthousiasme.

Aimé Césaire et Cheikh Anta Diop

évitent, depuis, de parler de négritude, L. G. Damas en parle au passé ; l’influence de Frantz Fanon, qui en fit le procès le premier, ne cesse de grandir ; si bien que Senghor se retrouve à peu près le seul des grands leaders à la défendre.

Les écrivains et militants de la

seconde vague de la négritude sont rentrés dans leurs pays respectifs, et beaucoup ont abandonné la plume,

soit submergés par des tâches professionnelles, soit dépaysés par un milieu très différent du Quartier latin, soit contraints de se taire par des régimes répressifs ; un certain nombre d’autres se sont faits les commis voyageurs de la négritude, en Europe et en Amé-