rique, ce qui a contribué à vider ce terme de sa densité révolutionnaire et à lui donner des connotations exotiques.
La troisième génération enfin
comme nous l’avons vu plus haut, a changé de centres d’intérêt, se souciant plus de poser les problèmes actuels du sous-développement et des imbroglios politiques de l’Afrique, que de perpé-
tuer l’affirmation de l’âme noire.
Il semble bien en effet que le principal motif de cette désaffection des jeunes écrivains envers les préoccupations de leurs aînés soit la mutation de l’histoire, qui a rendu anachronique tout une partie des thèmes de la négritude : en particulier la quête de l’originalité, due au besoin de se définir par rapport à l’Occident ; la simplification des oppositions Blanc/Noir, car dans l’Afrique des indépendances les affrontements deviendront bien plus complexes ; disparaît aussi l’obsession de la couleur, qu’elle soit positive (« Il est bon et légitime d’être nègre » [Cé-
saire]) ou négative (« En vérité le nègre est une pauvre créature » [J. Roumain, J. Zobel]).
Un autre motif, d’ordre purement littéraire cette fois, est l’usure de certains sujets ; on ne peut pas éternellement chanter l’esclavage et les souffrances du Noir à travers les siècles, ni la joie de retrouver l’« unité première de sa négritude » après avoir souffert de l’isolement du Noir en exil ; ces thèmes furent magnifiquement illustrés par deux générations d’écrivains, il était normal que la troisième se cherche un autre registre ; cela est d’autant plus légitime que ces nouveaux écrivains ne sont pas en exil, et qu’ils vivent des expériences entièrement nouvelles réclamant leur témoignage.
D’ailleurs, un mot d’ordre, voire un mouvement de pensée, si passionné soit-il, ne peut raisonnablement espérer mobiliser plus d’une génération, sauf alors s’il s’appuie sur une idéologie plus élaborée.
C’est ce qu’a fort bien compris Senghor, et le seul développement du mouvement de la négritude auquel on ait assisté depuis 1960 est la tentative du président du Sénégal pour en faire une vraie philosophie. Le suivirent dans cette voie des Camerounais comme
le père E. Mveng et T. Melone, des Sénégalais comme Alioune Sène, et M. Niasse. La question fut explicitement abordée au colloque sur la négritude que l’Union progressiste sénégalaise organisa à Dakar en 1971. « La négritude est-elle une école dont la place est désormais dans les livres d’histoire ? Est-elle au contraire une idéologie contemporaine apte à permettre aux Nègres, qu’ils soient africains ou américains, francophones ou anglophones, de construire des sociétés modernes originales et d’apporter une contribution riche de leur spécificité à l’élaboration de l’universel ? » (le Soleil, avr. 1971).
On ne résume pas une philosophie
en quelques lignes sans courir le risque de la déformer. Aussi préférons-nous renvoyer le lecteur aux ouvrages de base de Senghor : Négritude et humanisme, les Fondements de l’africanité, Nation et voie africaine du socialisme.
Il est possible en revanche d’esquisser un rapide panorama de ce qu’il faut
bien appeler aujourd’hui la « querelle de la négritude ».
Ce concept est en effet vivement
attaqué d’un peu partout par des intellectuels noirs dont on ne peut nier l’influence sur la jeunesse universitaire.
Cela a commencé par une critique des Noirs anglophones, qui remarquèrent que la négritude était revendiquée par ceux qui avaient été et étaient encore les plus assimilés, les moins Nègres, et la boutade de Wole Soyinka, le dramaturge nigérien, restée célèbre : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, mais il saute sur sa proie et la mange », indiquant par là qu’il importait plus de vivre son africanité que d’en parler en ne la vivant pas. Cette contradiction entre « l’affirmation abstraite des valeurs nègres et la défense concrète des intérêts de la francophonie » fut reprochée à Senghor par certains intellectuels sénégalais (J. P. N’Diaye, la Jeunesse africaine face à l’impérialisme ; Pathé Diagne, « Vérités sur la négritude », Partisans no 65, 1972). Des Antillais, de leur côté, reprochèrent à Césaire de pratiquer une politique de compromission contrastant avec sa poésie incendiaire (D. Boukman). Mais c’est au congrès panafricain d’Alger, en 1969, que la négritude fut systématiquement contestée ; les Noirs africains et antillais en firent le procès, les Arabes restant sur un plan très géné-
ral, à l’exception d’Albert Memmi, qui fut un des alliés du mouvement de la négritude lorsque celle-ci était encore révolutionnaire.
En effet, le problème posé à ce
congrès, plus politique que culturel, fut de savoir où en était la révolution africaine. Or, dans cette optique, les congressistes ne pouvaient que constater les faits : les indépendances africaines étaient pour la plupart illusoires.
L’écart entre nations riches et pauvres n’avait cessé de s’agrandir, de même que l’écart entre classes sociales, dont les intellectuels noirs niaient l’existence en 1960 : les niveaux de vie des paysans avaient régressé dans la majorité des pays africains, et l’aide au dé-
veloppement semblait surtout profiter à un groupe restreint de fonctionnaires et de commerçants. Ce sont là des constatations générales et confirmées par les
études de Tibor Mende (De l’aide à la recolonisation), René Dumont, Albert Meister, Samir Amin, J. Ziegler, etc.
Les congressistes d’Alger en déduisirent que, dans l’ensemble, les pays d’Afrique s’étaient refusés à toute révolution sérieuse, et la négritude en tant qu’idéologie politique leur parut d’une très grande inefficacité. Ainsi convergèrent les critiques des délégués du Congo-Brazzaville, de la Guinée, du Dahomey, du Soudan, celles de
René Depestre, qui parla des aberrations du régime de Duvalier, le dictateur de Haïti, commises au nom de la négritude, celles enfin de Joseph Ki Zerbo, historien voltaïque, qui mena le concept de négritude sur le terrain de l’histoire et de la philosophie.
« Le monde noir relève du fait,
non pas tellement de la norme ou de l’éthique [...], encore moins de la mé-
taphysique [...], les gènes ne sont pas prédominants [...], de plus l’homme est beaucoup plus le fils de son temps que de son père » (proverbe arabe).
Ki Zerbo insistait sur l’urgence de l’indépendance économique, sur les dangers du tribalisme et des microna-tionalismes, facteurs de division, sur les méfaits de la séparation entre les responsables et les masses, enfin sur la modernisation nécessaire de la culture africaine, « car il n’y a pas de salut pour l’Afrique hors de la technique et de la science ».
L’intervention de Ki Zerbo cumu-
lait les objections de type marxiste que les Africains du congrès d’Alger portaient à la négritude, avec des critiques philosophiques que des professeurs comme Valentin Mudimbe (Zaïre),
Marcien Towa (Cameroun) et S. Ado-tévi (Dahomey) ont développées plus récemment.
S. Adotévi estime que, autant la né-
gritude dans un premier temps fut capable de soulever les espérances de la jeunesse africaine colonisée, autant elle s’est révélée incapable d’y répondre depuis les indépendances ; il explique ce paradoxe par la « vision fixiste du Nègre » que la négritude contiendrait en germe et qui aurait contribué à l’égarer « dans une quête forcenée des
coutumes, traditions, modes d’apparaître, au lieu de faire face aux tâches de l’heure ».
Camerounais, Marcien Towa avait
déjà défendu une thèse analogue dans son ouvrage Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Ce que réclamait Towa pour l’intellectuel noir d’aujourd’hui, c’était l’indépendance de l’esprit à l’égard de toute valeur ou institution, qu’elle soit africaine ou occidentale, car « toute révolution est autorévolution, auto-transformation », et il récusait l’attitude qui consiste à opérer un choix entre diverses opinions selon l’appartenance ou la non-appartenance à la tradition africaine ; il estimait que la philosophie ne commençait qu’avec la décision de soumettre l’héritage philosophique et culturel à une critique sans complaisance. Pourquoi rejeter la négritude ? parce que, selon Towa, elle refuse cette liberté et vise à un nouveau dogmatisme, elle pousse « à voir nègre quand il faut voir juste » (Adotévi), elle