negro spiritual
Chant religieux du peuple noir des États-Unis.
Essentiellement vocal, l’art désigné sous le nom de negro spiritual et plus récemment de gospel song est l’adaptation par la sensibilité nègre, impré-
gnée de souvenirs africains, de chants d’origine européenne. À la recherche d’une identité culturelle, les esclaves
noirs aux États-Unis ont ainsi absorbé et transformé des formes populaires enseignées par des animateurs religieux, méthodistes et baptistes. Ces
« traductions » d’hymnes wesleyens étaient encouragées par les prédicateurs, l’ardeur dans l’expression de la foi primant la latéralité du texte. Au cours du XIXe s., les chants religieux seront un puissant instrument d’évangé-
lisation par conversion, aussi bien par les paroles (promesse d’une vie future idéale particulièrement séduisante pour un peuple opprimé) que par l’intensité de l’expression corporelle (danses, tré-
moussements, jerk, scènes d’extases et d’hystérie).
Au rythme des églises
À partir de 1870, les Jubilee Singers, de Fisk University à Nashville (Tennessee), font apprécier à des audiences blanches cet aspect rassurant de la culture négro-américaine et contribuent à favoriser les premiers mouvements antiségrégationnistes, tandis que se développe dans les églises et les réunions en plein air (camp meetings)
— parallèlement à la création du jazz, avec lequel les échanges stylistiques sont évidents — une très féconde mutation du matériau musical occidental.
C’est ainsi que s’opère un mouvement double : il y a en même temps intégration et refus de la culture proposée. Au XXe s., la radio et le disque aident à la diffusion des gospel songs. Ils font partie, dès le plus jeune âge, de la vie quotidienne du peuple noir et contribuent au conditionnement rythmique de cette communauté. Des milliers de sectes recrutent et retiennent leurs fidèles grâce au talent d’artistes à leur dévotion, les principales églises étant la Pentacostal Church, la Church of God in Christ, Church of God Apostolic, Church of Holiness Science, the Baptized Holiness Church, the Ebenezer Church.
« Soul music »,
musique du corps
Le compositeur-arrangeur Thomas
A. Dorsey, né en Géorgie en 1899, eut, à partir de 1930, une profonde influence sur l’évolution du gospel song
— à l’époque où les conséquences de la crise économique de 1929 contribuent à remplir les églises. Il apporta
dans ce domaine son expérience d’ancien chanteur de blues (sous le nom de Georgia Tom) et de pianiste boogie-woogie. Désormais, si l’on excepte la tendance représentée par Marian Anderson et Paul Robeson, qui s’attachaient surtout à chanter selon la tradition européenne du « bel canto », les caractéristiques musicales du genre se définissent ainsi :
— utilisation de mélodies d’origine européenne, adultérées — comme le blues — par le souvenir de la gamme pentatonique ;
— prédominance du chant en question/
réponse avec soliste et choeur, sorte de prêche où le dialogue permet de faire répéter les lignes des psaumes à des analphabètes ;
— rythme très accentué (assimilable au swing), surtout par le contretemps soutenu par les battements de mains, avec parfois recherche de la transe en tempo rapide où la durée des oeuvres est allongée à l’infini ;
downloadModeText.vue.download 189 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
7632
— syncopation, comme pour le jazz, résultant en partie de l’adaptation à la prononciation anglaise d’un peuple qui n’avait pas oublié ses idiomes primitifs (ainsi le mot heaven est prononcé heb’n en bourdonnant le n final) ;
— prédominance d’effets vocaux particuliers, par exemple glissandos, vibratos et cris, impossibles à transcrire en notations connues ;
— liberté de chacun à l’intérieur d’un canevas simple donnant ainsi une
impression de polyphonie. Autour
des voix, l’instrumentation se réduit à l’harmonium (aujourd’hui remplacé par l’orgue), au piano, à la guitare, au tambourin, quelquefois à la basse et à la batterie et, rarement, à des instruments à vent. Quant aux textes, ils reflètent une foi naïve. Avoir confiance en Dieu, c’est être sauvé : je ne peux le voir, mais je sens sa présence en moi. La plupart des thèmes sont donc contem-
platifs, certains cependant racontent des histoires inspirées par la Bible ou des événements contemporains, et depuis l’assassinat de Martin Luther King* en 1968 la résignation cède parfois à la revendication. Pour illustrer le genre, les formules vont du large choeur d’église au soliste en passant par le « quartette », particulièrement en vogue depuis 1940. Ainsi, toutes les richesses des tessitures nègres, de la basse au « falsetto », sont mises en valeur avec une exaltation d’autant plus expressive qu’il est nécessaire d’émouvoir aussi bien les corps que les âmes.
De l’amour de Dieu à
l’amour profane
Innombrables sont les groupes et les solistes qui s’expriment dans l’idiome du gospel song puisque chaque église, chaque communauté noire possède ses hérauts. Deux noms dominent néanmoins : celui des Staple Singers pour les groupes et celui de Mahalia Jackson pour les solistes. Parmi les autres, citons pour les groupes : Angelic Gospel Singers, Bells of Joy, Caravans, Clouds of Joy, Davis Sisters, Dixie Humming Birds (soliste Ira Tucker), Drinkard Singers, Edwin Hawkins Singers, Five Blind Boys (soliste Archie Brownlee), Golden Gate Quartet, Jordanaires, Pilgrim Travellers, Robert Patterson Singers, Sensational Nightingales, Soul Stirrers (solistes Sam Cooke, puis Robert Harris), Spirit of Memphis, Stars of Faith, Swan Silverstones, Clara Ward Singers ; pour les solistes : Inez Andrew, Katie Bell Nubin, Shirley Caesar, Evelyn Freeman, Bessie Griffin, Marie Knight, Dorothy Love Coates, Sallie Martin, Georgia Peach, Rosetta Tharpe, Marion Williams (pour les femmes), Alex Bradford, Julius Cheeks, James Cleveland, J. H. Gates, Claude Jeters, Samuel Kelsey, Cleo-phus Robinson (pour les hommes).
Contrairement au jazz ou à la chanson populaire, l’art du gospel song n’a guère évolué depuis Thomas A. Dorsey, à part un certain rajeunissement instrumental (électrification de l’orgue et de la guitare). En revanche, jazzmen et chanteurs « pop » ont souvent puisé dans ce réservoir des thèmes et des procédés expressifs pour créer des
formules neuves. Il en fut ainsi durant les années 60 avec le style de jazz gospélisant de Ray Charles, Horace Silver, Les McCann et Ray Bryant et plus encore dans la pop music sous l’influence d’anciens solistes d’église tels que Dinah Washington, Sam Cooke,
Wilson Pickett, Little Richard, Aretha Franklin..., devenus vedettes de la chanson profane et même « sexuelle », le sacré et le profane se rejoignant dans la recherche d’une transe révélée dans la communion musicale et surtout le paroxysme rythmique.
F. T.
T. Heilbut, The Gospel Sound : Good News and Bad Times (New York, 1971).
Mahalia Jackson et les
Staple Singers
Mahalia Jackson (La Nouvelle-Or-
léans 1911 - Chicago 1972). De religion baptiste et née dans une famille pauvre, influencée par Bessie Smith, elle chante dans les églises de Chicago en 1927, puis gagne sa vie comme domestique. Les premiers disques
(1937) ne se vendent pas. En 1946, elle signe un contrat avec Apollo Records et Move on up a little higher devient un best-seller. C’est le départ d’une carrière brillante où la pureté originelle est parfois « commercialisée », mais qui rend justice à des dons exceptionnels, à un timbre d’une richesse étonnante et à une émotion mystique non feinte. Des tournées en Europe (1952 et 1961) et sa participation au festival de Newport (1958) la consacrent comme la plus grande chanteuse de gospel et l’une des grandes voix de ce siècle.