la poésie / Vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit »)
— publie à Santiago son premier recueil : Crepusculario (Crépusculaire, 1923), puis en 1924 ses Veinte poemas de amor y una canción desesperada (Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée), dont les vers sensuels célèbrent la femme et la gloire de son corps : « Corps de femme... mon corps de paysan sauvage te creuse. »
Consul en Extrême-Orient après un
passage en France, il connaît à Ran-goon, à Colombo, à Batavia des années de pesante solitude et d’angoisse, bouleversé par le spectacle atroce de la foule misérable « au milieu des griffes et des fouets ». De cette période douloureuse, ses poèmes de Residencia en la tierra (Résidence sur la terre, 1933-1935) seront le reflet : poésie terrible, ouverte sur le néant, ruisse-lante d’images de décomposition et d’horreur. En 1934, Neruda est à Barcelone, et l’année suivante à Madrid, où l’amitié de García Lorca et surtout celle de Rafael Alberti ouvrent pour lui une page de bonheur. Mais soudain...
« ce fut la poudre / Et ce fut le sang » : la guerre civile éclate, Lorca est assassiné. Un nouveau Neruda naît alors et España en el corazón (l’Espagne au coeur, 1937) marque un tournant radical dans son chant, qui, de sombre et solitaire, devient solidaire et agissant :
« Je regagnais ma patrie avec d’autres yeux. »
Nommé consul à Mexico en 1940,
il est élu sénateur en 1945 sur la liste du parti communiste, mais, déchu de son mandat par le gouvernement de González Videla, il doit entrer dans la clandestinité. En 1950, il publie Canto general (le Chant général), écrit sous le manteau avant un exil forcé : c’est l’épopée de l’Amérique tout entière, une immense fresque qui a pour thème le nouveau continent, ses minéraux, sa flore, sa faune, son histoire. Poé-
sie tellurique écrite dans une langue puissante et riche en métaphores, où les phrases déferlent en vagues successives, le Chant général est aussi un cri de révolte contre toutes les formes d’oppression, depuis celle qu’exercèrent les conquistadores sur les indigènes jusqu’aux dictatures actuelles, et un témoignage en faveur des exploités : le péon, le bûcheron, le travailleur des mines de cuivre ou des gisements de nitrate... Pleinement conscient de sa responsabilité d’homme parmi les hommes, le poète peut définir son public : « J’écris pour le peuple bien qu’il ne puisse / Lire ma poésie avec ses yeux ruraux. »
« Je ne crois pas que la poésie doive être exclusivement sociale, ni non plus exclusivement lyrique. » Si, comme
son ami Louis Aragon*, Neruda reste d’une fidélité inébranlable envers le communisme, c’est dans la célébration de l’amour, et singulièrement l’amour du couple, que sa poésie va trouver un nouvel épanouissement. Tout comme l’auteur des Yeux d’Elsa, Neruda est l’homme d’une grande passion : Ma-tilde Urrutia, qu’il connut peu après l’éclatant succès du Chant général, lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux poèmes réunis sous le titre de Cien sonetos de amor (la Centaine d’amour, 1959).
Dans Extravagario (Vaguedivague,
1958), qui s’achève par un testament, et dans Memorial de Isla Negra (le Mémorial de l’île Noire, 1964), le poète explore son passé, médite sur son itinéraire poétique et ses contradictions (« idéalisme et réalisme je vous aime »), sur son attachement au décor de son enfance, au vaste océan face auquel il possède sa résidence de l’île Noire, et réaffirme sa solidarité avec tous les hommes de son continent. Le rêve d’une humanité meilleure et fraternelle, une certaine angoisse devant le silence du monde des choses (« Il n’y a ni jour ni lumière, il n’y a rien
/ Que le silence... », dit Neruda dans un autre recueil, La espada encendida
[l’Épée de flammes], 1971) donnent plus de profondeur à sa méditation.
En octobre 1971, Pablo Neruda,
alors ambassadeur de son pays en
France, recevait le prix Nobel de littérature, vingt-six ans après sa compatriote Gabriela Mistral*. Couronnement d’un demi-siècle de très féconde création poétique, ce prix allait donner au poète, par-delà les frontières de l’Amérique latine, une audience à la mesure de son chant aux éléments, à la Terre, aux hommes, à l’amour, une dimension universelle. Pablo Neruda devait mourir peu après le coup d’État militaire exécuté contre le régime de S. Allende.
J.-P. V.
J. Marcenac, Pablo Neruda (Seghers, 1954 ; nouv. éd., 1971). / M. Aguirre, Genio y figura de Pablo Neruda (Buenos Aires, 1964). / E. Rodri-downloadModeText.vue.download 212 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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guez-Monegal, El viajero immovil : introduc-ción a Pablo Neruda (Buenos Aires, 1966 ; trad.
fr. Neruda, le voyageur immobile, Gallimard, 1973). / A. Alonso, Poesía y estilo de Pablo Neruda (Buenos Aires, 1968).
Nerval
(Gérard de)
Écrivain français (Paris 1808 - id.
1855).
L’homme et
ses personnages
Au matin du 26 janvier 1855, le poète Gérard de Nerval était trouvé pendu rue de la Vieille-Lanterne à Paris, à proximité de l’actuelle place du Châtelet. La plupart de ses contemporains n’avaient jamais vu en lui qu’un gentil poète, un sympathique bohème, un polygraphe de talent. Pendant trois générations, nul ne chercha à pénétrer le sens profond de son oeuvre. Et si Mallarmé, Remy de Gourmont le lurent et surent tirer profit de leur lecture, il fallut attendre Apollinaire pour trouver un disciple avoué : quand, en 1914, parut la grande biographie d’Aristide Marie, il écrivit dans le Mercure de France : « Je l’aurais aimé comme un frère. » Si Nerval ne fut jamais vraiment oublié de ses pairs, jusque vers 1935 il restait absent des histoires de la littérature française (ou bien son nom était relégué dans quelque note en bas de page).
Le reclassement général des valeurs artistiques auquel procédèrent les surréalistes les conduisit à faire de Nerval l’un de leurs ancêtres. Dans son premier Manifeste du surréalisme (1924), Breton plaçait explicitement le nom même du surréalisme et certaines tendances fondamentales du mouvement sous le patronage de la préface des Filles du feu.
À l’heure actuelle, Gérard (c’est de ce prénom qu’il signa ses premiers ouvrages) a pris place à côté des autres grands romantiques français ; le centenaire de sa mort, en 1955, fut l’occasion de nombreuses et chaleureuses
manifestations, et Jean Senelier, qui tient à jour la bibliographie du poète, a dû publier récemment un fascicule spécial pour la seule période qui va de 1960 à 1967 : c’est dire l’extraordinaire développement des études nervaliennes. Nerval a lui-même déclaré :
« Je suis du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître. » Le destin de Nerval a l’allure d’une création de l’art ; l’oeuvre et la vie semblent s’engendrer mutuellement.
Gérard Labrunie naquit à Paris le 22 mai 1808. Son père, chirurgien militaire, rejoignit l’armée du Rhin en avril 1810. Sa mère, qui avait accompagné le docteur Étienne Labrunie, mourut le 29 novembre de cette année-là, en Silésie, où elle fut enterrée. Le souvenir de cette jeune morte, devinée et absente, dont, semble-t-il, ne subsistait pas même un portrait, tiendra un rôle considérable dans le psychisme et dans l’oeuvre du poète. On resta longtemps sans nouvelles du docteur Labrunie, blessé au pied durant le siège de Vilna (auj. Vilnious). Jusqu’à l’âge de sept ans, Gérard vécut chez son grand-oncle Antoine Boucher, à Mortefontaine, dans le Valois. À la fin de sa vie, ses souvenirs d’enfance, revivifiés par de fréquentes excursions, devaient lui fournir le cadre et la substance d’une partie de ses récits.
Au retour de son père, en 1814, le jeune Gérard fut inscrit comme élève externe au lycée Charlemagne à Paris.
C’est là qu’il connut Théophile Gautier, de deux ans son cadet. À l’âge de dix-huit ans, il publia de médiocres Élégies nationales, où il célébrait l’épopée napoléonienne. Ces élégies témoignaient surtout de son précoce besoin d’écrire et de publier. Mais sa traduction du premier Faust de Goethe, en 1828, lui valut aussitôt la notoriété : c’est à travers cette traduction que plusieurs générations de lecteurs connaî-