tront l’oeuvre de Goethe. (En 1836, lors d’une réédition, il corrigera les fautes les plus graves.) Deux ans plus tard (1830), le jeune écrivain publiait, presque en même temps, une étude
sur les poètes du XVIe s. accompagnée d’un choix de poèmes et un ensemble des traductions de poésies allemandes.
Ainsi se trouvaient indiqués, dès cette date, les deux principaux courants auxquels devait puiser son talent.
Nerval fit partie du groupe de l’impasse du Doyenné ; il évoquera cette époque dans les pages des Petits Châ-
teaux de Bohême. On sait peu de choses certaines sur ses amours romanesques, peut-être en partie imaginaires, avec la frivole actrice et cantatrice Jenny Colon. On pense que c’est pour pouvoir célébrer à la fois sa belle et le théâtre que Gérard, après un voyage dans le midi de la France et en Italie (1834), lança l’entreprise du Monde dramatique (1834-1836, ensuite poursuivie durant quelques années par un autre directeur), luxueuse publication illustrée dont le coût devait engloutir ce qui lui restait de l’héritage de ses grands-parents. En avril 1838, Jenny se mariait avec un obscur musicien, Leplus ; elle devait mourir en 1842, épuisée par ses tournées en province et des maternités trop rapprochées.
Par la suite, semble-t-il, Gérard devait s’éprendre d’une autre actrice, Esther de Bongars.
À partir de 1834 et jusqu’à sa mort, Nerval voyagera beaucoup, et les
impressions qu’il rapportera seront à l’origine d’une partie de son oeuvre. Il ira en Allemagne quatre ou cinq fois, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Suisse, en Autriche, séjour-nant tout un hiver à Vienne (1839-40).
En 1843, il visitera l’Égypte, le Liban, Constantinople. « Touriste littéraire », il monnaiera dans les journaux et les revues ses récits de voyages, avant d’en tirer la substance de deux livres : le Voyage en Orient (1851) et Lorely (1852).
Il semble bien que le grand tournant de la vie de Nerval se soit produit en février 1841, date de sa première crise nerveuse attestée. La démence acheva de faire de lui un personnage romantique et presque irréel.
Après un semblant de guérison (mais Nerval avoua plus tard à Georges Bell qu’il avait eu une rechute à Beyrouth, en 1843, et en 1849 il a dû se soigner), il vécut constamment à partir de 1851
sous la menace d’une nouvelle crise et
fut interné des mois durant tantôt à la clinique du docteur Blanche à Passy, tantôt à la maison de santé municipale (du docteur Paul Dubois). Des crises graves sont contemporaines ou voisines de la naissance des oeuvres majeures ; c’est, en particulier, le cas pour Sylvie (1853). Dans les derniers mois de son existence, Nerval semble avoir fréquenté habituellement les bas-fonds de Paris. Les Nuits d’octobre, où transparaît l’influence de Restif de La Bretonne et de Sébastien Mercier, nous apportent un reflet de cette expérience.
Le mystère de la mort de Gérard ne sera sans doute jamais entièrement élucidé. Le suicide semble d’autant plus probable que le poète, se livrant à des spéculations sur les dates, a plusieurs fois calculé la date approximative de sa mort, et qu’il avait, dans les jours pré-
cédant celle-ci, rendu visite à de nombreux amis, pour leur dire adieu. Cette disparition, qui couronne sa vie d’une auréole de martyr, a longtemps faussé l’interprétation de l’oeuvre.
Nerval reste difficile à connaître en raison des multiples masques, les uns souriants, les autres inquiétants, qu’il a portés. C’était un tendre et un délicat qui, souvent, cachait sa souffrance sous le voile de l’humour. Il a ainsi contribué lui-même à créer la légende du « fol délicieux » dont sa mémoire fut longtemps victime et qui fut entretenue par tous ceux qui, consciemment ou non, visaient à diminuer la portée de son message.
Le narrateur est
imaginaire
Toute une partie de l’oeuvre de Nerval préfigure celle de Marcel Proust et forme comme les débris de ce qui, un moment, dans l’esprit de l’auteur, dut être envisagé comme formant une vaste autobiographie imaginaire. C’est à propos de Restif de La Bretonne que Gérard a donné la définition de ce qu’il nomme son « réalisme » : « Lorsqu’il manquait de sujets, ou qu’il se trouvait embarrassé par quelque épisode, il se créait à lui-même une aventure romanesque, dont les diverses péripé-
ties, amenées par les circonstances, lui fournissaient ensuite des ressorts plus ou moins heureux. On ne peut pous-
ser plus loin le réalisme littéraire. »
On voit donc qu’il s’agit d’un art de la transposition ou plutôt, suivant la formule énoncée dans Sylvie, de la recomposition. Mais n’est-ce pas le cas de tout art digne de ce nom ?
L’autobiographie romancée de Ner-
val vise à saisir de multiples aspects du moi nervalien et fait appel aux ressources du rêve et de la rêverie, comme aussi aux interférences du vécu, des réminiscences livresques et de l’imaginaire. Cela aboutit à la création d’un réseau très complexe de thèmes et de mythes.
Au cycle ainsi défini, on peut rattacher les fragments des Mémoires d’un Parisien (1838-1841), les Nuits d’octobre (1852), Petits Châteaux de Bohême (1853), Promenades et souvenirs (1854-55), la plus grande partie des Filles du feu (1854), la Pandora (1854), Aurélia (1855). La confrontation de ces textes divers est passionnante et instructive, parce qu’elle permet de voir, dans un cas privilégié, comment fonctionne l’imagination my-thifiante, comment le mythe se constitue à partir des réalités objectives.
Gérard, dans une première période, utilise à des fins personnelles des mythes préexistants, pour aboutir à la constitution d’une véritable « mythologie personnelle ». Une étude comme celle de Kurt Schärer, Thématique de Nerval (1968), qui s’inscrit dans le prolongement des travaux de G. Poulet downloadModeText.vue.download 213 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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(« Sylvie ou la pensée de Nerval », recueilli dans Trois Essais de mythologie romantique, 1966), confirme l’importance dans cette oeuvre de tout ce qui a trait à la temporalité et à la superposition de moments différents. À cet égard, la structure de Sylvie (1853) est très révélatrice : les époques de l’existence du narrateur s’y superposent en un subtil alliage de la réminiscence, de la rêverie et de la réalité actuelle ; en outre, la première moitié de la nouvelle se déroule la nuit, la seconde le jour.
Aurélia, accidentellement divisée en deux parties pour les besoins de la publication dans la Revue de Paris et dont la seconde moitié parut aussitôt après la mort de Gérard, est une oeuvre d’art extrêmement élaborée. Le poète semble bien en avoir écrit une première version après la crise de 1841. Ainsi cette oeuvre, plusieurs fois reprise, représenterait vraiment la somme de l’expérience de Nerval. Dans ces
pages, décrivant cette « seconde vie »
qu’est le rêve, accordant même degré de réalité aux faits oniriques qu’aux événements de la vie ordinaire, Gérard a élargi de manière décisive le domaine de la littérature. En France, avant lui, Louis Sébastien Mercier (Mon bonnet de nuit), Restif de La Bretonne (les Posthumes), Jacques Cazotte, Charles Nodier avaient vu ce que l’homme éveillé peut apprendre de l’homme endormi, mais il fallut sans doute la médiation de Klopstock, de E. T. A. Hoffmann et de J. P. Richter pour que Gérard s’avisât de l’existence de maîtres français de la littérature onirique. Si la parenté d’esprit avec le Märchen de Goethe et le Novalis de Heinrich von Ofterdingen est indéniable, une influence directe demeure difficile à établir. En revanche, on peut vérifier que Victor Hugo a paraphrasé le début d’Aurélia dans les Travailleurs de la mer.