C’est là le lointain héritage du monopole économique confié au XIXe s. à une compagnie commerciale (la Royal Niger Company) pour l’exploitation des ressources naturelles, qui s’était substituée à la traite des esclaves. Mais le passé colonial a légué au Nigeria indépendant deux instruments propres à soutenir son essor économique : une infrastructure de communications et des organismes de commercialisation.
Le Nigeria a, en effet, été doté d’un réseau routier planifié et relativement étendu, quoique des régions entières du Nord et du Centre demeurent enclavées (80 000 km de routes, dont près de 15 000 sont asphaltés, et 200 000 km de pistes) ; le réseau ferroviaire, le plus long d’Afrique noire (3 500 km), est dominé par deux artères principales, créées pour drainer les ressources de l’intérieur et branchées sur les deux grands ports de Lagos-Apapa et de Port Harcourt. La création des marketing boards est une mesure de circonstance que les contraintes de l’économie de guerre ont imposée au gouvernement
britannique, et ces « bureaux de vente »
ont été conservés après la guerre. Par le contrôle qu’ils exercent sur les trois quarts des produits agricoles exportés (cacao, arachide, coton, etc.), ils ont brisé un des maillons de l’économie de traite en se substituant aux firmes d’import-export et ils protègent les producteurs contre les aléas du marché international.
Au lendemain de l’indépendance, le Nigeria s’est doté d’un plan de développement (1962-1968) dont les objectifs ont été atteints : le taux de croissance s’est élevé à 4,7 p. 100 de 1963
à 1967 et à 4,1 p. 100 de 1967 à 1971, tandis que, parallèlement, la consommation individuelle ne connaissait qu’un accroissement de 1 p. 100 ; en ne permettant qu’une lente amélioration du niveau de vie, le gouvernement s’attachait à dégager l’essentiel des ressources pour de nouveaux investissements. Le deuxième plan quinquennal (1970-1974), comme le premier, est défini comme un plan d’infrastructure, mais il intègre un programme de reconstruction. Son objectif est également moins de financer un niveau croissant de consommation intérieure que d’accroître la capacité productive de l’économie. Tout semble indiquer que celle-ci est sur la voie d’une remise sur pied, comme le montrent l’augmentation de l’indice de la production industrielle, la capacité croissante de l’industrie et le haut niveau des affaires. Les structures de l’économie connaissent une mutation : l’agriculture tend à perdre la première place au profit des activités de transformation et d’extraction.
L’agriculture
Elle constitue toutefois encore le principal secteur de l’économie : elle emploie près de 75 p. 100 de la population active et représente encore 52 p. 100 du produit national brut (contre 61 p. 100
en 1962-63). Mais la progression des exportations de pétrole a fait baisser la part de l’agriculture dans les exportations de 75 p. 100 en 1962 à 38 p. 100
en 1969, et, en dépit d’une augmentation globale de la production agricole, l’agriculture est le secteur qui a le taux de croissance le plus faible.
Elle présente deux traits originaux : une diversité de production exceptionnelle en Afrique occidentale grâce à l’étirement du pays en latitude ; une très nette prédominance du secteur africain dans le domaine des cultures d’exportation.
Les cultures vivrières destinées à la satisfaction des besoins alimentaires se répartissent en deux grandes zones productrices : la zone des céréales au nord et la zone des tubercules au sud, qui se chevauchent dans la bande centrale. Les millets (mil et sorgho) sont les productions traditionnelles des pays soudaniens ; les tubercules et les racines (igname, manioc) sont la base de l’alimentation des populations méridionales. Mais le riz et le maïs tendent à atténuer ces contrastes, surtout dans les centres urbains.
À cause de la diffusion de la mouche tsé-tsé sur les trois quarts du pays, l’élevage est localisé dans le Nord, mais, en dépit de l’importance du cheptel, il ne s’agit encore que d’une richesse potentielle.
Les productions traditionnelles du palmier à huile (huile de palme et palmistes) donnent lieu à des exportations, mais les tonnages restent stationnaires malgré les efforts du West African Institute for Oil Palm Research (WAIFOR), de Bénin. Des cultures
sont systématiquement orientées vers l’exportation, comme l’arachide et le coton du Nord ainsi que le cacao et le caoutchouc du Sud.
Les adversités climatiques et la dété-
rioration des termes de l’échange affectent régulièrement ces productions, mais la part vendue tend également à diminuer en raison de la transformation d’une partie croissante de ces matières premières d’origine agricole.
L’industrie
Celles-ci représentent ainsi un des atouts naturels de l’industrie, au même titre que les ressources minérales (cassitérite, colombite et un grand échantillon d’autres minerais) et surtout les ressources en hydrocarbures. Le boom
des années 60 place le Nigeria au huitième rang mondial pour la production pétrolière (88 Mt), et le pays, membre de l’O. P. E. P. (Organisation des pays exportateurs de pétrole), a révisé les accords conclus avec les compagnies internationales (Shell-BP, Gulf Oil, Mobil, Agip, Safrap [filiale du groupe Elf], Texaco-Socal). La production d’électricité (2,2 TWh), longtemps fondée sur des sources primaires (charbon, pétrole), a plus que doublé depuis 1968 (mise en service de la centrale de Kainji, sur le Niger), et les possibilités hydro-électriques sont grandes.
Les handicaps socio-économiques
pourraient être surmontés grâce à trois facteurs favorables. L’État dispose de moyens de paiement croissants, car les redevances pétrolières ont plus que quadruplé depuis 1970 (plus de 2 milliards de dollars) et lui permettent d’accroître sa participation à l’industrialisation. Si le niveau de vie est encore faible, les débouchés offerts par le marché intérieur de 65 millions d’habitants sont énormes. Parallèlement aux structures traditionnelles émergent des classes sociales véritables et notamment une bourgeoisie tenant sa puissance du capital acquis par le commerce et l’agriculture.
Le Nigeria est le pays le plus industrialisé d’Afrique noire, le seul où s’individualisent nettement trois secteurs industriels.
y Les industries aval de l’agriculture. C’est le cas de l’industrie des corps gras (huile d’arachide ou de palme), qui transforme une partie des quantités exportables. La quasi-totalité de la production de coton est égrenée, et deux usines de pneumatiques (Michelin et Dunlop) absorbent une quantité croissante du caoutchouc produit.
y Les industries lourdes. La raffinerie de Port Harcourt, reconstruite depuis le conflit biafrais, traite environ 2 Mt et satisfait la demande intérieure : la couverture des besoins est également assurée par les cimenteries. La création d’une industrie sidérurgique est toujours à l’ordre du jour.
y Les industries d’équipement. Elles réduisent les importations d’objets manufacturés : textiles (production multipliée par six en sept ans), matériaux de construction, matières plastiques.
Ces quelques exemples font appa-
raître une différenciation croissante d’une industrie qui, cependant, ne re-présente encore que 10 p. 100 du produit national.
Pays disparate et plein de contradictions, le Nigeria donnerait néanmoins, par son poids, un sens grave à l’émiettement de l’Afrique francophone si la formule fédérale parvenait à juguler les forces centrifuges qui l’écartèlent. Sa masse est un élément majeur de sa richesse, et son espace économique peut favoriser un développement stable.