Devant les conséquences catas-
trophiques de ces pillages, les Carolingiens imaginent d’y mettre fin en versant des tributs aux Danois (danegeld). Cette pratique est inaugurée en 845 en Gaule et est adoptée v. 865 par les Anglo-Saxons ; elle se révèle finalement désastreuse pour ceux qui s’y soumettent. Alternant leurs raids, les Normands opèrent en effet sur l’une des deux rives de la Manche à la faveur de la trêve conclue sur l’autre aux fins de faciliter la collecte des fonds. Ainsi, la rentabilité des campagnes normandes se trouve-t-elle pour le moins doublée, ce qui a pour conséquence d’accentuer la ruine des indigènes.
Charles II le Chauve renoue avec la politique de Charlemagne et tente de réorganiser la défense de l’Occident. Il ordonne par le premier capitulaire de Pitres, de juin 862, de barrer le cours des fleuves par la construction de ponts fortifiés, tel celui de Trilbardou, qui empêche les Normands remontant la Marne jusqu’à Meaux de redescendre cette rivière ; d’autres ponts doivent assurer aux défenseurs la maîtrise de la Seine (Pîtres) et de la Loire (Les Ponts-de-Cé), sinon celle du Rhin, de la Somme, de la Garonne et même du Rhône, autres axes de pénétration des envahisseurs. Il prescrit la reconstruction des enceintes urbaines par le downloadModeText.vue.download 312 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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second capitulaire de Pitres de juin 864, favorisant ainsi la multiplication entre Seine et Rhin de nombreuses forteresses royales : Auvers-sur-Oise et Charenton dès 865, Saint-Denis en 869, puis épiscopales ou monastiques.
Faute d’argent et d’armée perma-
nente, cette politique échoue sur le continent, alors qu’outre-Manche le roi anglo-saxon du Wessex, Alfred (871-899), parvient à juguler la progression danoise grâce à la construction d’une puissante flotte de haute mer et à l’organisation d’une importante armée appuyée sur tout un réseau de forteresses, les burhs. Malgré la victoire d’Edington, il doit abandonner au Danois Guthrumen en 878 la moitié
nord-est de l’Angleterre : le futur pays du Danelaw.
Quoi qu’il en soit, les pillages, puis la pratique de danegeld ayant parachevé la ruine de l’Occident et accentué sa désorganisation à un point tel qu’aucune autorité n’est plus à même de répondre aux exigences financières des envahisseurs, les Normands se trouvent contraints dans un troisième temps d’en entreprendre la mise en exploitation directe. Il en résulte la constitution involontaire mais décisive et finalement bénéfique pour tous, vainqueurs ou vaincus, de sept États normands dont l’apparition plus ou moins précoce résulte de la ruine plus ou moins tardive des pays envahis.
Situés en territoire anglo-saxon, trois d’entre eux sont nés d’une initiative normande régularisée postérieurement par les souverains indigènes : les royaumes danois d’York (876-954), d’East-Anglia (877-917), et des Cinq Bourgs (877-942). Quant aux quatre autres, ils sont constitués en territoire franc en vertu d’une concession légale du souverain carolingien à des chefs danois célèbres : celui de Rüstringen (826-852) sur la basse Weser au profit d’un ancien roi de Danemark, Rorik ; celui de Walcheren et de Dorestad aux bouches du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut (841-885) ; celui de Nantes à l’embouchure de la Loire (919-937) ; enfin celui de Rouen à l’embouchure de la Seine, qui doit son existence à la conclusion en 911 du traité de Saint-Clair-sur-Epte entre le Carolingien Charles III le Simple et Rollon, sans doute parent des jarls des Orcades, souche des ducs de Normandie.
Fondant dès le VIIIe s., sinon même dès le VIIe, sur la rive orientale de la Baltique, des comptoirs de traite dont le plus ancien est celui de Grobina en Courlande, gagnant par ailleurs le lac Ladoga par les relais des îles Åland et le littoral du sud-ouest de la Finlande et du nord-ouest de l’Estonie, les Sué-
dois (Svears et Goths) entreprennent la traversée du continent du nord au sud. Utilisant la barque monoxyle des Slaves, associant habilement navigation fluviale et portage sur la ligne de partage des eaux par où les fleuves
divergent vers la Baltique, la Caspienne et la mer Noire, les Varègues suédois, par l’itinéraire Volkhov-Volga d’abord, par l’axe Dvina-Dniepr ensuite, atteignent la mer d’Azov en 839, le Bosphore en 860, le Tabaristan vers 864-884. Ainsi sont assurés les contacts du monde scandinave avec les mondes slave, byzantin et musulman.
En fait, seuls les premiers sont relativement étroits. Enrôlés comme soldats professionnels, les Varègues sué-
dois s’approprient en effet le pouvoir dans les villes slaves (tel Novgorod), où ils fondent des dynasties princières.
L’une d’elles, celle des Riourikovitch de Kiev, qui survit jusqu’au XVIe s., parvient même à les unifier en un grand-duché et à lancer leurs forces contre Constantinople, notamment en 860 et en 941.
Ne parvenant pas à s’emparer de la capitale impériale, ils se contentent alors d’y constituer les cadres d’une
« garde varangienne », que le basileus utilise au Xe et au XIe s. contre leurs frères normands établis en Sicile et en Italie du Sud.
Plus ténus encore, les contacts
entre Scandinaves et musulmans se nouent aux confins méridionaux de la Caspienne et de l’Ouzbékistan et ne semblent avoir eu qu’une importance commerciale, d’ailleurs considérable, ainsi que l’attestent de très nombreux dirhems iraniens découverts en Suède.
Mais, par là même, les Varègues sué-
dois parachèvent l’unification économique d’une Europe scandinave au
sein de laquelle les relations commerciales se nouent en quelques lieux privilégiés, situés sur la route ouest-est Quentowic-Dorestad-Staraïa Ladoga : Haithabu (Hedeby), où confluent, entre 804 et les années 1050, les apports de l’Occident atlantique et du monde baltique ; Birka, où s’échangent entre 830
(apogée) et la seconde moitié du Xe s.
la verrerie et les lainages de l’Occident contre les soieries chinoises et byzantines et les bronzes iraniens ; Kaupang Skiringssal et Vendila enfin, centres particuliers du trafic anglo-scandinave.
Détente et consolidation (Xe s.)
Essoufflées par plus d’un siècle d’opé-
rations offensives, les invasions normandes s’interrompent approximativement entre 930 et 980, ce qui permet en particulier aux souverains anglo-saxons du Wessex de reconquérir
l’East-Anglia en 917, les Cinq Bourgs en 942, et d’assujettir à son protectorat le royaume d’York en 954, peu après que le Carolingien Louis IV d’Outre-mer eut manqué de reconquérir la
Normandie à la suite de l’assassinat de Guillaume Ier Longue-Épée en 942.
De cette accalmie, les causes sont à la fois économiques (substitution en Scandinavie d’une économie monétaire à un commerce de traite) et religieuses (adoption du christianisme par les rois de Dublin Sitric [Sigtrygg] et Olav Kvaran, qui meurent baptisés en 926
et en 981 ; par les rois d’York, par les ducs de Normandie et surtout vers 960
par les rois de Danemark et de Nor-vège Harald Blåtand [à la Dent bleue]
et Haakon Ier le Bon). Mais elles sont encore plus politiques : la paix est une condition indispensable à la lente mise en place de monarchies héréditaires en Norvège par Harald Ier Hårfager (à la Belle Chevelure) [872-933], unificateur du pays, et au Danemark par Gorm l’Ancien et par ses fils et petits-fils Harald à la Dent bleue (v. 940 - v. 986) et Sven (Svend Ier) Tveskaegg (à la Barbe fourchue) [v. 986-1014]. Il faut en effet du temps pour contrôler l’aristocratie anarchique qui régnait au IXe s. et pour doter les nouveaux royaumes d’armées puissantes, disciplinées et efficacement entraînées dans des camps fortifiés circulaires dont les plus importants ont été découverts au Danemark, dans l’île de Sjaelland et à Aggersborg au nord du Jylland et en Suède, à Trälleborg.