La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
7759
urbaines. Elles en reçoivent directement ou indirectement les effets. Les plaines les mieux dotées par les qualités de leurs sols limoneux (pays de Caux, plaines de l’Eure et de Caen) se livrent à une agriculture mécanisée très intensive à laquelle s’ajoutent
des élevages industriels. Les régions herbagères du pays de Bray, du pays d’Auge, du pays d’Ouche, du Perche ont moins de possibilités agricoles ; mais leurs paysages attirent les citadins, et la prolifération des résidences secondaires redonne vie aux villages et aux hameaux, au moins en fin de semaine. Depuis le début du siècle, la
« Côte fleurie », principalement animée par Deauville, reçoit la clientèle parisienne. Après une période difficile, la « Côte » et le nord du pays d’Auge à laquelle elle s’adosse retrouvent une nouvelle animation par le développement des loisirs de week-end.
La Normandie oubliée se situe à
l’ouest, dans les pays de bocage aux petites exploitations familiales, loin des plus grandes villes et des axes de circulation. Profondément rurale, cette région a réalisé de remarquables efforts de rénovation agricole, et ses petits élevages ont une intensité de production et un dynamisme assez remarquables ; elle constitue le premier « bassin laitier » de France. Mais la concentration des exploitations a rendu et rend encore inéluctables la dépopulation et l’accentuation de l’isolement lorsque aucune autre activité marquante n’assure un relais. Or, la décentralisation industrielle a échoué dans cette aire mal équipée, aux villes trop petites, trop dispersées et trop éloignées de Paris.
Seul Cherbourg (80 000 hab.) fait figure de grande ville, mais son port est sous-exploité, et son industrie principalement animée par des entreprises d’État, arsenal et centre atomique de La Hague. Le tourisme pourrait compenser partiellement ces insuffisances.
L’Orne attend beaucoup du parc régional Normandie-Maine, voué au cheval et à la forêt ; la Manche compte sur le nautisme et sur la beauté de ses longues plages aux odeurs de varech. Le patrimoine que représentent les bocages, les forêts et les landes, les villages et les bourgs, les falaises sauvages et les plages sableuses de la Normandie occidentale ne peut être oublié.
A. F.
L’art en Normandie
À la fin de l’époque néolithique, la ré-
gion qui sera la Normandie se peuple,
en sa zone appartenant au Massif armoricain, de ces « pierres levées »
qui furent les premiers monuments.
La conquête romaine, unifiant tout le pays, a laissé des témoins non moins importants, notamment le théâtre de Lillebonne, d’où proviennent une remarquable mosaïque (musée des Antiquités de la Seine-Maritime, Rouen) et un grand Apollon de bronze (Louvre).
Le « trésor » de Berthouville, près de Bernay, conservé à la Bibliothèque nationale, à Paris, compte parmi les plus belles réalisations de l’orfèvrerie romaine et atteste l’activité des ateliers de la « IIe Lyonnaise ». Le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911) fera de la province un État souverain, d’où Guillaume* le Bâtard partira pour cette conquête de l’Angleterre que narre la célèbre tenture de Bayeux.
Dans cette région évangélisée prolifèrent abbayes et monastères : on remarque de rares vestiges des plus anciens, intégrés dans les grands monuments postérieurs. L’architecture normande est en plein essor au XIe s. : témoin les puissants restes de Ju-mièges, les deux abbatiales de Caen*, Saint-Étienne des Hommes et la Trinité des Dames, la crypte de la cathédrale de Bayeux*, l’« Aquilon » et la nef du Mont-Saint-Michel*. Ces églises romanes pouvaient être larges, n’étant couvertes qu’en bois. Elles ne reçurent des voûtes qu’après l’invention de la croisée d’ogives, dont la Normandie donna un exemple isolé dès le début du XIIe s., à l’ancienne église Saint-Paul de Rouen.
La Normandie s’est associée dès
l’origine à l’élaboration du système gothique. En 1144, Hugues, archevêque de Rouen, et deux de ses suffragants assistent à l’inauguration du choeur de Saint-Denis ; des fidèles de Coutances et de Bayeux s’en vont travailler à la construction de la ca-thédrale de Chartres. Il faut pourtant attendre le dernier tiers du XIIe s. pour voir s’élever la cathédrale de Lisieux et l’église de la Trinité de Fécamp. À
Rouen*, la cathédrale est reconstruite à la fin du siècle, puis de nouveau dans la première moitié du XIIIe s. L’archi-
tecture militaire bénéficie du savoir acquis. À Château-Gaillard, élevé par Richard Coeur de Lion vers 1196, Philippe Auguste oppose une ligne de forteresses aux donjons cylindriques, à base talutée : Falaise, Lillebonne, Verneuil, Gisors, la « tour de Jeanne d’Arc » à Rouen. À partir de la reconstruction du choeur de Saint-Étienne de Caen, au début du XIIIe s., des formules autonomes apparaissent en matière d’architecture religieuse, reprises dans les grandes cathédrales, de Bayeux à Sées. La Normandie invente la tour-lanterne, qui coiffe la croisée du tran-downloadModeText.vue.download 317 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol.14
7760
sept des cathédrales de Coutances et d’Évreux ; le XVe s. maintiendra cette formule à Saint-Maclou de Rouen, le XVIe s. à Saint-Pierre de Coutances et Saint-Germain d’Argentan. À l’architecture normande gothique appar-
tiennent les hautes flèches cantonnées de longs et minces clochetons, dont dé-
rive le kreisker breton. L’architecture monastique comporte naturellement des cloîtres : il en subsiste plusieurs, notamment au Mont-Saint-Michel et à Hambye en Cotentin. La longue trêve qui suit la guerre de Cent Ans favorise l’architecture. S’élèvent alors l’église Saint-Maclou de Rouen, riche de son ornementation « flamboyante », les pa-roissiales de Cherbourg et de Falaise, Saint-Jean de Caen, la célèbre « tour de Beurre » de la cathédrale de Rouen, Saint-Jacques de Lisieux, le choeur de l’abbatiale du Mont-Saint-Michel, le cloître de Saint-Wandrille, les palais épiscopaux d’Évreux et de Rouen,
le palais de justice de Rouen, chef-d’oeuvre de l’architecte et sculpteur Roland Leroux (v. 1465-1527).
Le château de Gaillon, reconstruit de 1501 à 1510 pour le cardinal Georges d’Amboise et dépecé après la Révolution, fut le premier et prestigieux manifeste de la Renaissance. Bientôt s’érigeront, parmi bien d’autres édifices intéressants, le manoir Ango, à Varengeville, le château de Bailleul (Angerville-Bailleul) et le Gros-Horloge de Rouen. Les voûtes des églises
et même de certains monuments civils s’ornent de ces magnifiques stalactites qu’on appelle clés pendantes (Saint-Pierre de Caen).
Si elle demeure rare à l’époque
romane et si les statues du XIVe s. de l’église d’Écouis (Eure) ont sans doute été exécutées en Île-de-France, la sculpture normande est particuliè-
rement généreuse par la suite : elle se prodigue, à la cathédrale de Rouen, dans le décor du monument funéraire des cardinaux d’Amboise, par Roland Leroux, et de celui de Louis de Brézé, qu’on a longtemps attribué à Jean Gou-jon, lequel en effet travaillait à Rouen de 1540 à 1542. Elle donnera à l’art classique français les Anguier et Pierre Mazeline (1632-1708), tandis qu’en peinture Poussin*, les Restout*, Jean Jouvenet* et Robert Tournières (1667-1752) sont eux aussi issus du milieu normand.
Les XVIIe et XVIIIe s. ont laissé de remarquables ouvrages d’architecture.
L’ancien hôtel de ville de Rouen était attribué à Jacques Ier Gabriel, le château de Balleroy (Calvados) l’est à Fran-
çois Mansart*. À l’époque Louis XVI appartiennent le palais épiscopal de Sées, l’hôtel de ville d’Alençon et le château de Bénouville (Calvados), une des réussites de Nicolas Ledoux.
Le XIXe s., qui s’est manifesté par un vandalisme dont les archéologues normands, élèves d’Arcisse de Cau-mont (1802-1873), dénonçaient les méfaits, s’est signalé aussi, par contre, en créant des musées, notamment ceux de Rouen et de Caen. Dans le domaine des arts d’expression, la Normandie s’est illustrée par les noms de Géri-cault*, de Millet*, d’Eugène Boudin*