tropole oublie la Louisiane et la cède, sans regrets, à l’Espagne en 1762. La Nouvelle-Orléans devient très vite une ville espagnole ; ses habitants, les Créoles, qui sont fiers de leur ascendance européenne, sont catholiques, mais leurs moeurs n’ont rien de sévère.
Les esclaves ont ici un sort moins cruel qu’à l’est du Mississippi, et particuliè-
rement les belles métisses. Le proche arrière-pays fournit au port le sucre et le riz, qui sont expédiés en Europe, mais la ville, avec ses 8 000 habitants à la fin du XVIIIe s., poursuit nonchalam-ment ses activités.
En 1803, la France, qui vient de
rentrer en possession de la Louisiane, la vend pour 15 millions de dollars aux États-Unis. Plus que le territoire, immense et pour sa plus grande part inconnu, c’est La Nouvelle-Orléans, débouché naturel de la vallée du Mississippi, qui intéresse les Américains.
Dès lors, la riziculture se développe
dans le delta ; le royaume du coton, qui s’est emparé du vieux Sud, franchit le Mississippi ; au nord de l’Ohio, le blé et les farines, l’élevage des boeufs et des porcs, les minerais du Wisconsin et de l’Illinois accroissent le fret transporté par les bateaux à fond plat ou à roues, puis par les vapeurs. Vers 1830, La Nouvelle-Orléans devient le deuxième centre d’exportation des États-Unis et l’emporte même, pendant quelques années, sur New York, si du moins l’on tient compte de la valeur des marchandises. Elle entretient des contacts étroits avec l’Europe du Nord-Ouest et accueille les immigrants qui se sont embarqués à Hambourg ou au Havre. De 1815 à 1830, les exportations sont passées de 5 millions à 107 millions de dollars ; le coton en constitue l’essentiel. Les Américains ont construit leurs quartiers autour du vieux centre et fait de la ville « la cité-
reine du Sud », qui compte 17 200 habi-downloadModeText.vue.download 351 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol.14
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tants en 1810, 27 200 en 1820, 168 000
en 1860. Certes, New York attire de plus en plus, depuis 1825, le trafic du Middle West, et les chemins de fer servent beaucoup plus les intérêts des ports de l’Atlantique que ceux de La Nouvelle-Orléans, mais les produits de l’Ouest sont suffisamment abondants pour fournir du fret à tous les moyens de transport.
C’est la guerre de Sécession* qui porte un coup décisif à la ville ; il faudra que celle-ci attende le début du XXe s. pour retrouver son trafic d’avant 1860. La victoire des armées du Nord a détourné vers l’est le commerce de la vallée du Mississippi. Par rapport au développement rapide et considérable de la côte atlantique, la Louisiane fait figure d’État sous-développé, terrain propice, au temps du New Deal, aux aventures fascisantes du gouverneur Huey P. Long (1893-1935). Le renouveau économique repose sur la découverte du pétrole et du gaz naturel, sur la création d’industries alimentaires qui tirent parti des ressources locales, sur la modernisation des installations por-
tuaires. La Nouvelle-Orléans, capitale du jazz, devient une cité industrielle, peuplée en 1970 de 593 000 habitants, au centre d’une agglomération de 1 046 000 personnes dont les deux cinquièmes sont des Noirs.
A. K.
F États-Unis / Louisiane.
Le style New Orleans en
jazz
Le nom de la ville américaine désigne un style musical dominant aux débuts du jazz instrumental, également appelé de façon plus générale style dixieland.
Si, à l’aéroport de La Nouvelle-Orléans, les publicités touristiques annoncent au voyageur qu’il foule le sol du « berceau du jazz », la réalité est plus subtile et complexe. Défait, des formes musicales jusqu’alors inédites, prolégomènes au
« jazz », sont apparues au début du XXe s.
en diverses régions des États-Unis. Néanmoins, les événements qui se déroulaient dès le XIXe s. sur les rives du Mississippi et dans la cité de La Nouvelle-Orléans sont sans doute plus signifiants qu’ailleurs en raison de leur intensité et de leurs consé-
quences, et aussi de leur exemplarité quant à l’ensemble de la musique négro-américaine. Le fait qu’un grand nombre de musiciens importants (Louis Armstrong*, entre autres) soient originaires de cette contrée confirme cette option privilégiée.
UN BOUILLON DE CULTURES
Port de mer, carrefour de races et de classes (voire de castes). La Nouvelle-Orléans fut à la fin du XIXe s. le lieu de constants échanges sociaux et culturels, la diversité dialectale favorisant la formation d’un art original. Il y eut confrontation du folklore des mulâtres d’expression française avec celui des Noirs descendant d’esclaves africains et des ré-
fugiés des révolutions dans les Caraïbes.
Cet « exotisme » fut, en outre, alimenté par l’influence de diverses musiques importées par des Blancs de souches française, espagnole, italienne, slave, irlandaise, grecque et hollandaise. De plus, la genèse du jazz fut accélérée par le fait que la musique tenait une place privilégiée dans la vie néo-orléanaise. Il n’y avait pas de fête,
de funérailles, de réunion champêtre sans la participation d’orchestres du type or-phéon (brass band), dont les plus fameux (Eureka, Onward, Excelsior, Olympia, Saint Joseph...) parcouraient les rues en compagnie de cohortes d’admirateurs et de danseurs. Une activité musicale intense se situait également dans les bals, les dancings et les maisons closes du quartier réservé de Storyville. Ainsi, sur un fond rythmique issu des orgies de tambours de l’ancien Congo Square, se sont amalgamés les matériaux les plus divers : marches militaires, quadrilles, valses, polkas, scottischs, mazurkas, romances latines, chants religieux, airs d’opéra, ballades celtiques, comptines de marchands ambulants.
L’apport blanc (occidental) fut celui de l’instrumentation, de l’infrastructure rythmique et des thèmes. L’apport noir (africain) réside dans l’interprétation, le travail
« vocalisé » des timbres et des sons, l’importance de la percussion et l’adaptation des variations modales pentatoniques à la gamme occidentale traditionnelle.
Avant la vulgarisation du phonographe, il est difficile de situer exactement ce que pouvait être la musique des « premiers jazzmen » plus ou moins légendaires : Buddy Bolden, Bunk Johnson, Lorenzo Tio, Manuel Perez, Buddy Petit, George Baquet, Alphonse Picou, Tony Jackson. À partir de 1917, le disque aidant, on constate que, si La Nouvelle-Orléans reste un centre musical très actif, la plupart de ses fils vont chercher fortune ailleurs, en raison des nécessités du commerce musical plus développé à Chicago, en Californie et à New York. La géographie stylistique devient donc de plus en plus confuse, ce qui entraîne la dilution d’un cachet particulier d’origine néo-orléanaise décelable dans toute une part de la musique négro-américaine.
Attachement à des mélodies « sentimentales », nonchalance dans l’interprétation, nostalgie de l’instrumentation primitive des campagnes, ce parfum louisianais se retrouve chez des artistes de genres aussi différents que Sidney Bechet, Bessie Smith, Fletcher Henderson, Mahalia Jackson ou Fats Domino.
IMPROVISATION À TROIS VOIX
D’une manière plus précise et plus symbolique, dans la classification des styles de jazz, il a surtout été retenu un élément particulier de cet ensemble : une manière