rents niveaux. Il faut alors simplifier, avec tout ce que cette mesure entraîne d’approximations et d’incertitudes, et bien sûr en admettant la fragilité des résultats acquis par cette méthode de travail. Les écologistes en sont ainsi arrivés à considérer la chaîne alimentaire comme linéaire dans sa fraction anabolique, c’est-à-dire à postuler que chaque maillon vit uniquement aux dépens du maillon qui le précède.
L’idée de chaîne implique une
dépendance et une continuité, mais ne rend pas compte du volume ni du poids relatif des maillons successifs les uns par rapport aux autres. Or, aucune machine, fût-elle très perfectionnée, ne fonctionne jamais avec un rendement de 100 p. 100, et l’on sait que les êtres vivants sont d’assez mauvais transformateurs. Les maillons vont donc en s’amenuisant. Plus qu’à celle d’une chaîne, c’est à l’image d’un entassement de solides de plus en plus petits qu’il convient de faire appel pour figurer quantitativement les différents niveaux de la synthèse anabolique. On réalise ainsi une pyramide appelée pyramide des productions (fig. 5).
Le taux de transfert pour passage d’un niveau au niveau immédiatement supérieur comporte en fait deux composantes :
— le coefficient écotrophique (E), c’est-à-dire le pourcentage de la production d’une espèce-proie consommé par l’espèce prédatrice ;
— le coefficient de conversion (K), c’est-à-dire le rapport accroissement de poids du prédateur/poids de la proie ingérée.
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On estime la valeur de ces deux
coefficients à partir d’expériences de laboratoire et d’observations faites en aquariums, en bassins expérimentaux, en bassins d’élevage intensif, dans la nature elle-même. W. E. Ricker (1969) retient les moyennes suivantes :
— passages végétaux/phytophages,
K = 15 p. 100 ; E = 66 p. 100 ;
— passages ultérieurs, K = 20 p. 100 ; E = 75 p. 100.
Là aussi, des synthèses ont été tentées. Elles partent des mêmes données de base (évaluations récentes de la production primaire qui, nous l’avons vu, sont assez concordantes), divergent en cours de route en raison des valeurs différentes choisies pour la combinaison KE, mais aboutissent assez paradoxalement à des valeurs sinon égales, du moins relativement proches, au niveau des carnivores de deuxième degré, parce que des phénomènes de compensation interviennent en cours de route. Exprimés en poids vif (on passe chez les Poissons du poids de carbone au poids vif en multipliant le premier par un coefficient voisin de 10), ils ont été par commodité rassemblés en un tableau (tableau I).
Fraction utile
de la production
Dans une assimilation très schématique des grands groupes écologiques aux niveaux du tableau I, on peut admettre que :
— végétaux = phytoplancton, pra-
tiquement inexploité et difficilement exploitable ;
— phytophages = zooplancton, presque inexploité mais exploitable sous certaines formes (Crustacés) et dans certaines conditions (fortes concentrations) [fig. 6] ;
— carnivores 1 = Poissons type Clu-
péidés, fortement exploités, mais en majorité livrés aux industries de transformation (farines) ;
— carnivores 2 = Poissons type Gadidés, Scombridés, etc., fortement exploités et directement consommés.
L’Homme couronne la pyramide au
niveau carnivores 3. Il s’alimente donc théoriquement sur des ressources dont la production est de l’ordre de 400 à 450 Mt par an (moyenne des chiffres Ricker et Schaefer). Est-ce dire que la totalité de ce tonnage soit à sa disposition ?
Produit ne veut pas dire « dispo-
nible ». Il faut épargner les géniteurs, qui assureront l’avenir. Disponible ne signifie pas « utilisable ». Il faut éliminer les éléments qui, pour des raisons quelconques (toxicité par exemple), ne sont pas consommables. Il faut renoncer à capturer ceux qui vivent dans des conditions telles qu’on ne peut et qu’on ne pourra sans doute jamais les atteindre si ce n’est pour des buts scientifiques et sans tenir compte de leur prix de revient. L’accessibilité est étroitement liée non seulement aux caractéristiques écologiques des espèces exploitées (ou qu’on envisage d’exploiter), mais aussi à l’état d’avancement des techniques et aux avatars des structures économiques. Enfin, remonter la chaîne pour puiser à un niveau plus avantageux provoquerait un changement radical dans la gamme des produits offerts à la consommation, produits dont l’acceptabilité ne serait pas obligatoirement assurée et qui entraîneraient probablement une perturbation de l’équilibre biologique dont il est impossible de prévoir les conséquences.
Cela dit, disponibilité, accessibilité, acceptabilité affectent la production d’un facteur de rendement qu’on s’accorde à fixer autour de 50 p. 100. C’est, en fin de compte, un chiffre plus ou moins voisin de 200 Mt qu’on retrouve sous la plume de la grosse majorité downloadModeText.vue.download 406 sur 625
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des auteurs modernes pour exprimer le potentiel utile de production des océans, dans l’état actuel de la technique, de l’économie et des exigences organoleptiques de la consommation.
Aucun dogmatisme dans cette proposition. Les points faibles fourmillent au cours du raisonnement. Mais pour la première fois est énoncé un ordre de grandeur sur lequel peuvent enfin s’appuyer les nutritionnistes dans leurs prévisions à court et à moyen terme.
L’océan est certes une source considé-
rable de nourriture. Le mythe de son inépuisabilité a néanmoins vécu.
Niveau actuel
d’exploitation
La production des pêches mondiales a pratiquement triplé depuis vingt ans pour atteindre, en 1968, 64 Mt : 7,4 Mt pour les pêches intérieures, 54 Mt pour les pêches maritimes (fig. 7).
Le tableau II, partiellement em-
prunté à P. A. Moiseev (1971), montre l’évolution des tonnages et des pourcentages des principaux groupes.
À l’intérieur des Poissons, les Clupéiformes viennent en tête (18 Mt en 1966), suivis des Gadiformes (7 Mt), puis des Scombriformes (3,5 Mt). À
l’intérieur des Invertébrés, la première downloadModeText.vue.download 407 sur 625
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place revient aux Mollusques (2,9 Mt), la seconde aux Crustacés (1,26 Mt).
La figure 8 illustre la répartition géographique des captures par régions statistiques. Regroupées, les mises à terre donnaient en 1966 (pour un total de 50 Mt) :
— par océan :
Atlantique et Méditerranée 20,7 Mt Pacifique 27,1 Mt
Indien 2,2 Mt
— par hémisphère :
Nord 36 Mt
Sud 14 Mt
L’hémisphère Sud, malgré une ba-
lance hydrologique qui penche nettement en sa faveur (les mers occupent 80,9 p. 100 de sa superficie contre 60,7 p. 100 de la superficie de l’hémisphère Nord), ne fournit pas même le tiers de la production mondiale. Cette anomalie s’explique par plusieurs raisons, dont les deux principales sont, d’abord, son éloignement des grands pays industrialisés, tous, ou presque tous, situés dans l’hémisphère Nord, ensuite la configuration de la plupart de ses bassins, tous, ou presque tous, bordés de plateaux continentaux réduits ou inexistants (bassins sud-africain et pa-tagonien exceptés). Il est certain que la mise en valeur de cette partie du globe exigera une modification assez profonde des méthodes et des techniques employées jusqu’à maintenant dans l’exploitation des ressources vivantes des océans.
E. P.
F Aquatique / Pêche / Plancton / Poissons.
Z. Popovici et V. Angelescu, La econo-mia del mar (Buenos Aires, 1954 ; 2 vol.). /
M. Graham (sous la dir. de), Sea Fisheries (Londres, 1956). / F. E. Firth, The Encyclopedia of Marine Resources (New York, 1969).