Pour les peintures corporelles ou autres, les colorants utilisés sont principalement le noir de manganèse ou la poudre de charbon de bois, l’argile blanche et les ocres. Ils sont fixés à l’aide de blanc d’oeuf, de sèves ou de cire d’abeille. On peint avec le doigt ou à l’aide d’un pinceau rudimentaire obtenu en mâchonnant l’extrémité d’un morceau de bois. On souffle également les colorants par la bouche pour obtenir l’image négative d’objets comme le boomerang ou celle d’une main ou d’un pied. Les oeuvres figuratives représentent des personnages en action, des kangourous, l’émeu avec ou sans ses oeufs, des chiens, ou simplement l’empreinte de leurs pas, des poissons et souvent le grand serpent de la mythologie australienne. Parfois squelette et viscères apparaissent « en transparence ». On passe insensiblement de la stylisation des formes au schématisme le plus abstrait.
L’art immobilier concerne les parois des cavernes et des abris-sous-roche, et, en plein air, les rochers à surface relativement plane, les troncs d’arbre partiellement écorcés et les panneaux d’écorce utilisés pour construire des abris. Tous les objets usuels sont décorés (boucliers, boomerangs, javelots et propulseurs), mais également les objets rituels, tels les rhombes ou les plaques de pierre ou de bois gravées de spirales, les churingas, ou tjuringa, d’où émanent les germes de la procréation.
Encore vivant, l’art de l’Australie du Nord, comme celui des Highlands néo-guinéens, est l’un des rares arts dits « primitifs » qui peuvent encore être étudiés autrement
que du seul point de vue de l’esthétique.
J. G.
MATIÈRES ET TECHNIQUES, DOMAINES
ARTISTIQUES
Les Océaniens surent admirablement tirer parti des seuls matériaux dont ils disposaient : les matières végétales et animales, l’argile et la pierre. Les techniques du collage à l’aide de gommes végétales leur permettaient de créer des objets composites où se mêlaient les matériaux durs ou tendres, diversement travaillés. Les colorants minéraux et organiques fournissaient les noirs et les blancs, toutes les nuances des jaunes, des rouges et des bruns, mais aussi des verts et des bleus. Le jeu de ces couleurs vives, simplement juxtaposées, confirmait aux objets leur valeur d’êtres créés, en les faisant émerger de l’aspect naturel du monde environnant. Exhibés dans nos musées, beaucoup perdent de leur valeur esthétique, étant surimposés à un monde déjà artificiel et figé. C’est l’une des raisons qui conduisirent certains auteurs à ne considérer dans l’art océanien, selon les anciens critères esthétiques, que ce qui pouvait être l’oeuvre d’un artisan au savoir et au talent exceptionnels : telle proue de pirogue, par exemple, sculptée et délicatement ciselée à l’aide d’un outillage des plus rudimentaires. Divers outils permettaient le façonnage des matières dures : herminettes, gouges et ciseaux de pierre ou de coquillage, radioles d’oursin, dents de rat, de chien ou de requin utilisées comme burins, perçoirs à corde ou à pompe, peaux de raie, de requin, limes de corail et polissoirs pour la finition des surfaces. Les matières souples et tendres étaient tressées, modelées ou collées.
Ce n’est que par commodité que l’on distinguera trois domaines artistiques : ceux de la vie quotidienne, de la vie sociale et de la vie religieuse. Cette solution de continuité est artificielle, les différents aspects de la vie des Océaniens étant intimement confondus. Les limites du « domaine de l’art » sont elles-mêmes très imprécises : ainsi, le paysage patiemment et savam-ment transformé par l’homme peut être aussi considéré comme une oeuvre d’art.
L’ART ET LA VIE QUOTIDIENNE
Haches et herminettes illustrent assez bien les difficultés qui apparaissent dès que l’on
tente une classification fonctionnelle de l’art océanien. L’herminette était partout utilisée dans le Pacifique, mais seules les lames de Eiao (aux Marquises) peuvent être considérées comme hautement
esthétiques. Ces lames « utilitaires », taillées dans des roches éruptives, ont toutes leurs surfaces terminées par des retouches rasantes ; leur beauté rappelle celle des downloadModeText.vue.download 417 sur 625
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plus belles pièces du Solutréen ou du Néolithique égyptien. En Nouvelle-Guinée, les lames les plus élégantes, en jadéite, étaient des armes de guerre. En Nouvelle-Calé-
donie, les haches les plus remarquables, dites « ostensoirs », n’étaient utilisées que pour frapper le soleil et obtenir la pluie et pour dépecer les cadavres des victimes de sacrifices humains ; elles étaient aussi le casse-tête de prestige des chefs. La lame, taillée en forme de disque dans un gab-bro vert, était longuement polie, jusqu’à devenir assez fine pour être translucide.
Le manche était très soigneusement décoré. Autres « objets d’art », les herminettes cérémonielles des îles Cook : leur lame ne différait pas de celles des artisans de la Polynésie orientale, mais le manche, en forme de haute pyramide et finement ciselé, rendait l’outil pratiquement inutilisable. En Nouvelle-Zélande, des lames en néphrite, montées sur des manches dont le prolongement sommital était sculpté de figurines ajourées, sont également des herminettes cérémonielles et non pas des outils utilisés dans la vie quotidienne pour le travail du bois.
Les cases, familiales ou de chefferie, n’offraient, en Polynésie, aucun caractère particulier, si ce n’est l’élégance de certaines d’entre elles. En Nouvelle-Zélande, cependant, le fronton et les poteaux de soutènement des cases importantes, peints en rouge, étaient entièrement gravés et sculptés de personnages mythiques et de motifs divers. La nacre complétait cette ornementation, en fournissant, par exemple, les yeux des figurines. Ces réalisations, avec la décoration des éléments de pirogues, sont les plus belles de l’art maori, sinon du Pacifique. La sculpture des poteaux de case et des faîtages était également très soignée en Micronésie occiden-
tale et en Mélanésie. Ici, en Nouvelle-Guinée et aux îles Salomon, le pignon des plus grandes cases était orné de peintures et de sculptures. En Nouvelle-Calédonie, toute la charpente des hautes cases coniques était sculptée.
D’un point à un autre du Pacifique, la nature des objets quotidiens variait, de même que la qualité esthétique de chacun d’eux. En dehors des îles Marquises, où quelques rares tessons furent mis au jour par des archéologues, la poterie n’est connue que dans l’ouest du Pacifique, où, d’ailleurs, elle a souvent disparu depuis quelques siècles. Aux Fidji, des potiers oeuvrent encore, nous permettant d’ap-précier la qualité de leur production : les vases, montés à la main et sans l’aide d’un tour, sont d’un galbe parfait. Les fouilles ar-chéologiques ont révélé l’antiquité (deux ou trois millénaires) de certaines poteries admirablement décorées : en particulier celles de la tradition « Lapita », ornées de fins motifs géométriques et punctiformes, et celles des plus anciens niveaux du centre de l’archipel néohébridais. Ici, des têtes d’animaux, stylisées ou très réalistes, servent d’élément de préhension ou de suspension. Aux Fidji, certaines poteries récentes, récipients ou lampes à huile, ont des formes très recherchées, inhabituelles pour des vases de terre, mais qui rappellent celles de récipients sculptés dans le bois. En Mélanésie insulaire et à Hawaii, ces récipients en bois sont particulièrement remarquables par leurs formes (oiseaux, poissons) et par les décors animaliers ou humains qui y sont sculptés. Aux Salomon et en Micronésie occidentale, le décor est complété d’incrustations en nacre. En Nouvelle-Zélande et aux îles Marquises, toute la surface du récipient est finement gravée de dessins géométriques et de figures humaines stylisées. D’autres objets utilitaires, en bois, font également l’objet d’une ornementation très soignée : ainsi les crochets de suspension de Mélanésie et des Tonga, les appuis-tête néo-guinéens, les manches de chasse-mouches des îles de la Société, les tubes de bambou pyrogravés de Nouvelle-Calédonie.