Epicaste se pend de désespoir ; OEdipe continue de régner à Thèbes jusqu’à la fin de sa vie, exemple remarquable de cette vérité, selon les Grecs, qui veut que nul ne puisse échapper à sa destinée. Cette légende a inspiré maintes oeuvres, entre autres les épopées de Ci-néthon, l’OEdipodie (VIIIe s.), et d’Anti-maque, la Thébaïde (Ve s.) [une autre Thébaïde était attribuée à Homère], une trilogie d’Eschyle, une tragédie d’Euripide ; tous ces textes sont perdus, et, pour nous, le mythe d’OEdipe est représenté par les deux tragédies de Sophocle. L’oracle de Delphes ayant prédit au roi de Thèbes, Laïos, que de son union avec Jocaste — tel est désormais le nom de la mère d’OEdipe —
naîtrait un fils qui tuerait son père et épouserait sa mère, le roi confie le nouveau-né à des serviteurs pour qu’ils le mettent à mort ; ceux-ci l’exposent sur le Cithéron, où il est recueilli par des bergers du roi de Corinthe, Polybe ; celui-ci adopte l’enfant, qu’on nomme OEdipe, c’est-à-dire « Pieds-Enflés », parce qu’il avait eu les pieds percés lors de l’exposition. Plus tard, allant à Delphes consulter Phoibos sur le mystère de sa naissance, OEdipe rencontre un vieillard monté sur un char, qui, avec sa troupe, lui barre la route ; il le tue — et c’était son père. Arrivé devant Thèbes, il devine l’énigme du Sphinx, devient roi de la cité et épouse la veuve de Laïos, sa mère.
Il existe des variantes à ce récit, et la fin d’OEdipe n’est pas la même chez tous les auteurs. L’histoire d’OEdipe a une fortune extraordinaire le jour où, grâce à Freud, de mythe elle est devenue « complexe ». Les interprétations les plus récentes sont celle de Marie Delcourt, qui voit en elle la légende du Conquérant, et celle de Claude Lévi-Strauss, qui, au chapitre xi de son Anthropologie structurale, la rapproche d’un mythe bororo et y découvre un mythe de l’autochtonie.
Ce qui nous retiendra ici, c’est sa fortune au théâtre. Le mythe d’OEdipe est, par excellence, le mythe tragique
— et Freud nous permet aujourd’hui de mieux comprendre pourquoi. Il est la tragédie même, et l’analyse qu’Aristote fait de la tragédie se fonde principalement sur OEdipe roi. Aussi bien, l’essence du mythe réside-t-elle dans
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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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qui, à la fois, est à la source de la morale et lui échappe, puisque, pour une morale rationalisée, OEdipe est innocent. Ce problème tragique des rapports de la responsabilité et de la fatalité est au coeur des deux pièces de Sophocle. Dans OEdipe roi, joué sans doute un peu après 430 av. J.-C., la responsabilité d’OEdipe est adroitement atténuée, bien qu’entièrement assumée par le héros : de là la pitié ; la terreur saisit les spectateurs quand ils voient OEdipe mener contre lui-même l’enquête : le coupable sera l’enquê-
teur lui-même. Pressé de connaître la cause de la peste qui ravage Thèbes, OEdipe, qui, d’abord, refuse de croire le devin Tirésias, apprend enfin son double crime, indiciblement affreux —
et l’on comprend pourquoi Sophocle, avec une insistance qui a choqué le
« goût », met en lumière la subversion des rapports de parenté par l’inceste le plus interdit qui fut jamais. Jocaste se pend, et — invention probablement du tragique — OEdipe se crève les yeux avec les agrafes d’or de Jocaste. Tragé-
die de l’aveuglement et de la lucidité, de la fatalité et de la responsabilité.
Mais, située au moment de la rationalisation du mythe, la tragédie grecque dépasse ce moment même et élabore la notion de justice. Ainsi, dans OEdipe à Colone, joué en 401, un peu après la mort de Sophocle, justice est rendue au héros, qui ne fit pas le mal volontairement. Né dans le dème de Colone, près d’Athènes, Sophocle a voulu y faire mourir OEdipe, devenu héros tutélaire.
Contraint à l’exil, OEdipe a erré longtemps, conduit par sa fille (et soeur) Antigone ; voici le moment de mourir ; Thésée, le roi d’Athènes, accueille OEdipe et assiste à la mort mystérieuse et surnaturelle du héros, qui protégera désormais l’Attique, cependant que sa légende se prolonge dans celle d’Antigone et de ses deux frères maudits, Été-
ocle et Polynice.
La méditation sur la responsabilité et la fatalité va moins loin dans l’OEdipe
de Sénèque, où le choeur exalte la toute-puissance du destin. Baroque, outrée, la tragédie latine ne manque pas d’une beauté sombre et comme
sanglante. L’enquête est menée par le devin aveugle Tirésias, qui, aidé par sa fille Manto, évoque des Enfers l’ombre de Laïos en une scène de
nécromancie assez puissante. Jocaste se tue d’un coup d’épée, et OEdipe s’arrache les yeux, fouillant à pleines mains ses orbites creusées. Au-delà de la pitié et de la terreur, c’est l’horreur, ce superlatif du tragique, que Sénèque a cherchée dans cette histoire étrange et redoutable. Les crimes et les malheurs des Labdacides devaient inspirer encore un poète latin, Stace, dont la Thébaïde jouit d’une grande renommée au Moyen Âge.
La légende d’OEdipe connaît alors un curieux avatar : dans la Légende dorée (XIIIe s.) de Jacques de Voragine, comme, plus tard, au XVe s., dans le Mystère de la Passion de Jean Michel et Arnoul Gréban, Judas prend la place d’OEdipe ; il tue son père, épouse sa mère et, son double crime découvert, se jette aux pieds de Jésus pour en recevoir le pardon. Dès le milieu du XIIe s., l’histoire d’OEdipe avait trouvé place au début d’une épopée anonyme, le Roman de Thèbes, inspiré par le grand poème de Stace, où manque,
au demeurant, le récit des aventures d’OEdipe. Dans l’épopée médiévale, Edipus résout l’énigme du « Pin », ou « Spin », ailleurs remplacé par un géant ; Jocaste, qui n’ignore pas qu’il a tué Laïos, s’éprend cependant de lui et, pressée par ses barons, l’épouse ; ils vivront ensemble vingt ans avant qu’elle-même ne reconnaisse en lui l’enfant aux pieds percés jadis abandonné ; Edipus s’arrache les yeux et se fait emprisonner dans Thèbes ; Jocaste ne meurt pas et assiste aux querelles de ses fils, maudite pour avoir foulé aux pieds les yeux de leur père.
Le mythe réapparaît au théâtre
en Italie avec la Giocasta (1549) de Ludovico Dolce. Au début de l’Antigone (1580) de Robert Garnier, on voit OEdipe qui, toujours poursuivi par le remords, se retire sur le Cithé-
ron pour y mourir ; sa fille s’efforce de le détourner de ce projet en le per-
suadant qu’il est innocent ; le vieillard finit par accepter d’attendre la mort dans une caverne, sans attenter à ses jours, et la tragédie met ensuite sous nos yeux les querelles d’Étéocle et de Polynice, dont la double mort entraîne le suicide de Jocaste, puis se continue par l’histoire d’Antigone. Retiré du théâtre après l’échec de Pertharite, Corneille y fait sa rentrée en 1659 avec un OEdipe qui lui vaut un grand succès et que La Bruyère met au rang du Cid. En reprenant ce sujet, « le plus tragique de l’Antiquité », Corneille a voulu réagir contre la tragédie galante et romanesque, mise à la mode par son frère Thomas et par Quinault. Mais le problème reste de rendre conforme à la vraisemblance et aux bienséances le sujet le mieux fait pour les heurter.
C’est pourquoi Corneille introduit dans son OEdipe l’histoire des amours de Thésée et de la princesse Dircé, fille de Jocaste et de Laïos ; en outre, quand l’ombre de Laïos évoquée par Tirésie déclare que le crime impuni doit être effacé par « le sang de sa race », les soupçons s’égarent d’abord sur Dircé ; cette intrigue annonce l’histoire d’Éri-phile dans l’Iphigénie de Racine. Dircé, l’héroïne hautaine qui ne pardonne point à OEdipe d’être monté sur le trône à sa place, a le tort d’éclipser, par son énergie, le héros de la pièce. Dans l’ensemble, le modèle suivi est la tragé-