lisme entre la vénération primitive du totem animal et les craintes infantiles des animaux, dont Hans est un exemple entre autres, le lien entre le totémisme et les interdits des tabous ; la suresti-mation de la puissance psychique, fondement de la magie, qui se rencontre dans la psychanalyse sous le nom de toute-puissance de la pensée. L’hypothèse que les phénomènes oedipiens sont les séquelles historiques d’évé-
nements préhistoriques inoubliables se forme : « Mon point de départ fut la frappante concordance des deux prescriptions de tabou du totémisme : ne pas tuer le totem et ne se servir sexuellement d’aucune femme du même clan totem, avec les deux parties du complexe d’OEdipe, ne pas se débarrasser du père et ne pas prendre la mère pour downloadModeText.vue.download 437 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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femme » (Ma vie et la psychanalyse, 1925). Les travaux de Darwin sur la horde primitive des aubes de l’humanité et ceux de Robertson Smith sur le repas totémique, qui voit le sacrifice rituel de l’animal totem s’accompagner de sa dévoration solennelle, permettent à Freud de forger un roman historique :
« Le père de la horde primitive avait accaparé en despote absolu toutes les femmes et tué ou chassé les fils, rivaux dangereux. Un jour cependant ces fils s’associèrent, triomphèrent du père, le tuèrent et le dévorèrent en commun, lui qui avait été leur ennemi, mais aussi leur idéal. Après l’acte, ils furent hors d’état de recueillir sa succession, l’un barrant pour cela le chemin à l’autre.
Sous l’influence de l’insuccès et du remords, ils apprirent à se supporter réciproquement, s’unirent en un clan
de frères, de par les prescriptions du totémisme, destinées à empêcher le renouvellement d’un acte semblable, et renoncèrent en bloc à la possession des femmes pour lesquelles ils avaient tué le père. Ils en étaient maintenant réduits à des femmes étrangères ; de là l’origine de l’exogamie, si étroitement liée au totémisme » (Ma vie et la psychanalyse). Ainsi, la théorie de Freud sur les commencements de l’histoire est-elle inséparable du complexe d’OEdipe ; à l’inverse, celui-ci n’est que la réactivation, à travers l’histoire, du meurtre du père indéfiniment renouvelé. Pour que cette hypothèse tienne, Freud est contraint de postuler la transmission héréditaire par l’intermédiaire de traces mnésiques qui inscrivent dans la culture les modèles de l’histoire du meurtre du père.
Universalité, nature et
culture
Le modèle freudien se trouve directement contredit par les données de l’anthropologie ; lors même que Freud écrivait Totem et Tabou (1912), on savait que la famille n’a pas partout la même régulation et que le rôle prédominant du père n’est pas la règle universelle. B. Malinowski* a contesté le caractère universel que Freud attribuait au complexe d’OEdipe sur le plan anthropologique, en cherchant si le complexe nucléaire varie avec les formes familiales : « Le problème qui se pose en présence de ces variations est donc celui-ci : les passions, les conflits et les attachements qui se manifestent au sein de la famille varient-ils avec la constitution de celle-ci, ou bien restent-ils invariables d’un bout de l’humanité à l’autre ? » (la Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, 1927). Malinowski compare donc les sociétés anglo-saxonnes, patrilinéaires, dans lesquelles la paternité est la pierre angulaire de la composition familiale, avec la société trobriandaise, où c’est la maternité qui assume cette fonction.
Chez les habitants des îles Trobriand, la prohibition ne porte pas sur la mère, mais sur la soeur, et les sentiments pour le père n’ont rien d’hostile : mais c’est l’oncle maternel qui assume la fonction d’éducation et de contrainte de la sexualité. La méthode d’inves-
tigation, l’idée critique sont fondées ; mais on a tôt fait de constater que les intentions critiques sont emportées par un refus de l’inconscient et de ses conséquences. Car la structure oedipienne existe, déplacée sur l’oncle et la soeur, l’un tenant lieu de père dans les sociétés matrilinéaires, l’autre de mère. L’oeuvre de Géza Róheim (1891-1953), ethnologue et psychanalyste, permet de mieux comprendre la portée limitée des théories de Malinowski ; Róheim, en effet, dans des sociétés non patrilinéaires, met en évidence les mêmes conflits, les mêmes passions, fixées sur des équivalents de père et de mère. Mais de cette polémique sort une modification importante ; avec l’anthropologie se constituent des théories de la parenté, et, du même coup, le complexe d’OEdipe se trouve complété de toutes parts. Ce n’est plus l’histoire d’OEdipe qui est le centre des refoule-ments passionnels de l’enfance, mais la parenté tout entière. L’étude des structures de la parenté va permettre un réajustement du complexe d’OEdipe, mais ne va pas entamer l’idée directrice de Freud sur le rapport de l’enfant aux instances parentales.
C’est sans doute Claude Lévi-
Strauss* qui a le plus clairement effectué ce réajustement, malgré une opposition de principe à la structure ternaire du complexe d’OEdipe (l’enfant, les deux parents) au profit d’une structure à quatre termes. Dans l’Anthropologie structurale (1958), il détermine les lois de composition de l’ensemble élémentaire de la parenté : « Cette structure repose elle-même sur quatre termes (frère, soeur, père, fils) unis entre eux par deux couples d’opposition corrélatives et tels que, dans chacune des deux générations en cause, il existe toujours une relation positive et une relation négative [...]. Pour qu’une structure de parenté existe, il faut que s’y trouvent présents les trois types de relations familiales toujours donnés dans la société humaine, c’est-à-dire : une relation de consanguinité, une relation d’alliance, une relation de filiation ; autrement dit, une relation de germain à germaine, une relation d’époux à épouse, une relation de parent à enfant » (« Langage et parenté », dans l’Anthropologie structurale). On voit qu’au centre de la
composition parentale se trouvent bien décrites les relations ambivalentes que Freud avait posées au coeur du complexe d’OEdipe ; l’accent est déplacé sur la différence de génération et sur le rapport entre filiation et alliance, que Lévi-Strauss avait déjà développé dans la thèse des Structures élémentaires de la parenté (1949) : la prohibition de l’inceste est liée à l’exogamie comme nécessité d’échanger les femmes, au même titre que les mots du langage et les biens matériels de consommation.
Mais Lévi-Strauss explique mieux
encore comment le mythe d’OEdipe, même relu par Freud, fait partie d’un système dont l’échange culturel est la loi. Au terme d’une analyse structurale complexe, qui passe par l’étude comparée de tous les événements de la geste intégrale des Labdacides, dont OEdipe est une partie, Lévi-Strauss dé-
couvre que le mythe oedipien se joue toujours entre nature et culture. Des rapports de parenté y sont surévalués (Antigone enterrant Polynice ; OEdipe et Jocaste) ou sous-évalués (Etéocle tuant son frère Polynice ; OEdipe tuant son père Laïos) ; en même temps et dans le même rapport, des hommes hé-
roïques triomphent de monstres chthoniens (Cadmos tuant le dragon ; OEdipe tuant le Sphinx), mais en subissent les conséquences sous forme de difformités physiques (Laïos : boiteux ; OEdipe : pied enflé). Tout se passe comme si l’homme cherchait à réfuter sa nature terrestre en tuant des monstres ou en transgressant, dans un sens ou dans l’autre, la parenté. Le problème est donc bien, comme pour Freud, celui de la génération de l’enfant, question oedipienne et, plus largement, culturelle. « Le problème posé par Freud en termes « oedipiens » n’est sans doute plus celui de l’alternative entre autochtonie et reproduction bisexuée. Mais il s’agit toujours de comprendre comment un peut naître de deux : comment se fait-il que nous n’ayons pas un seul géniteur, mais une mère, et un père en plus ? On n’hésitera donc pas à ranger Freud, après Sophocle, au nombre de nos sources du mythe d’OEdipe »