terrain qu’il rencontre Régine, son seul partenaire spirituel, une antiréaliste et antirationaliste résolue, qui sacrifie son existence réelle à l’utopie d’une
« autre » possibilité d’être, intensément mais confusément pressentie. L’axe qui relie Thomas à Régine, sa « soeur déchue », illustre la constance de l’attitude musilienne : car le personnage de Régine est une reproduction pratiquement intégrale des héroïnes de Noces.
Tandis que le personnage équivoque d’Anselme symbolise à lui seul l’ambiguïté de la vie, le couple Thomas-Ré-
gine, après ceux de Noces, illustre le thème fondamental de la « bisexualité de l’âme ». Ce thème atteindra toute son ampleur dans le roman principal et son expression symbolique la plus parfaite dans l’aventure spirituelle de l’homme sans qualités, Ulrich, et de sa soeur « jumelle » et même « siamoise »
Agathe.
Dans sa comédie Vincent et l’amie des personnalités (1923), Musil donne une version satirique et sommaire des thèmes des deux grandes oeuvres qui l’encadrent. Dans les nouvelles Grigia (1921), Tonka (1922) et la Portugaise (1923) réunies en 1924 sous le titre Trois Femmes, il creuse une nouvelle fois le problème que pose, pour la perspective masculine, rationnelle et active, son complément radicalement
« autre » incarné par le principe féminin. Il écrit également pour le feuilleton de divers journaux nombre de textes brefs, images en prose et petites satires, dont il rassemblera les plus significatifs en 1936 sous le titre, d’une ironie amère, d’OEuvres préposthumes. Enfin quelques conférences, telles que le nécrologe sur Rilke (1927), le Poète et son temps (1936), De la bêtise (1938) et l’allocution prononcée à Paris en 1935 à l’occasion d’un congrès des écrivains pour la défense de la culture, reflètent au même titre que ses essais ce côté théorique qui complète son génie poétique.
L’Homme sans qualités, considéré
dans la perspective de l’ensemble de la production de Musil, apparaît comme une somme, une reprise de tous ses thèmes sur une base théorique étendue. Par ce côté, son livre est bien plus qu’un roman historique et social, il
a le caractère d’une encyclopédie de l’esprit du XXe s. Sa structure intellectuelle est extrêmement complexe et diversifiée, mais il a, par contre, une structure poétique relativement simple, surtout pour le lecteur de ses oeuvres antérieures, en raison de la constance et du nombre limité des schémas de base, des constellations types de personnages, de motifs et de symboles.
Ceux-ci, pourtant, se ramifient, se nuancent et s’enchevêtrent en des répétitions et des variations infinies ; de plus, leur sens oscille constamment entre les deux pôles de leur nature équivoque, l’auteur semant à dessein le trouble dans l’esprit du lecteur pour empêcher qu’il ne se fige en une interprétation définitive et unilatérale. Le roman brosse une fresque de la société austro-hongroise à la veille de la Première Guerre mondiale, qui implique grâce à l’envergure des analyses toute la société européenne dont l’état pathologique a abouti à la catastrophe internationale. Les différentes attitudes phi-downloadModeText.vue.download 49 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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losophiques discutées sont exposées sous forme de réflexions élaborées et d’essais incorporés à la forme épique.
La satire de la réalité et la critique de l’histoire ne représentent que le premier volet de l’entreprise ; son pendant positif est l’élaboration méthodique de solutions meilleures d’après d’autres principes plus spirituels. Par l’ironie, qui est constituante pour la structure du roman, Musil affirme le caractère utopique et la valeur relative aussi bien de sa recherche personnelle que de toute autre entreprise analogue : une solution valable ne peut être que fonctionnelle, partielle et provisoire.
L’ironie constructive est un principe de confrontation universelle qui établit, entre toutes les vérités et tous les phé-
nomènes, des rapports de similitude et de contradiction inextricables ; en tant que principe du style de l’Homme sans qualités, elle réalise un équilibre paradoxal entre tous les éléments aux différents plans de la substance et de la forme romanesques. L’oeuvre inachevée était théoriquement inachevable.
Ce caractère fragmentaire, cette ouverture sur l’inconnu étaient inscrits dans sa conception initiale et dans la mé-
thode expérimentale ou « essayiste » de l’auteur ; ils correspondent à la structure recherchée par lui dans ses oeuvres achevées. D’ailleurs, l’existence d’une série d’aphorismes qu’il aurait aimé publier ainsi qu’une grande quantité de plans, d’idées, d’ébauches et de fragments pour des oeuvres qu’il n’a jamais rédigées — le plus intéressant est celui, nourri pendant vingt ans, d’un roman
« moral-expérimental » utopique et satirique — confirment le fondement utopique et la forme aphoristique de sa pensée et de son art.
M.-L. R. et A. R.-S.
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Zum theoretischen Werk des Dichters (Berlin, 1972).
musique
Langage des sons qui permet au musicien de s’exprimer.
L’Antiquité
Le plus ancien document historique de théorie musicale est le Mémorial de la musique, qui remonterait au XXVIIe s.
avant notre ère, et aurait été remis à jour par Confucius au VIe s. Il définit un son fondamental donné par un tuyau de bambou et, à partir de cette base, les douze liu, ou demi-tons chromatiques.
Les Chinois connaissaient les rapports
numériques , donnent l’octave, la quinte, la quarte, appliqués à un tuyau ou une corde de longueur 1. Ils ont établi de la sorte un mode formé de quatre quintes successives, ramenées dans une octave, ou mode pentatonique qui ne comporte aucun demi-ton.
L’art des Chinois s’est répandu dans toute l’Asie orientale. L’Asie occidentale est redevable de la civilisation des Sumériens. Un instrument à vent découvert dans le cimetière d’Our en Chaldée et remontant à 2800 ans av.
J.-C. donne après reconstitution les sons do, ré, mi, fa dièse, sol. Certaines mosaïques témoignent que la musique était liée aux cérémonies religieuses, aux fêtes publiques. La tradition musicale de Sumer pénètre l’Égypte, la Crète, la Grèce, Rome. Sur les murs des tombeaux égyptiens se trouvent reproduits des groupes de musiciennes-danseuses jouant de la harpe, du luth, de l’aulos double (instrument à souffle et à anche), de la cithare proche de la lyre, des crotales ou encore battant des mains. Plusieurs flûtes retrouvées ont pu être reconstituées et donnent des échelles assez semblables à notre gamme diatonique, limitée à 4, 5 ou 7 sons. Aucun document de cette tradition musicale ne nous est parvenu.
Avec l’arrivée des Doriens, submergeant au XIIe s. avant notre ère la civilisation égéenne, où brillait la Crète, commencent les temps historiques de la Grèce antique (VIIIe s.). Grâce à ses philosophes, à ses poètes et à ses théoriciens, nous avons pour la première fois la connaissance détaillée d’un système musical. La musique grecque a pour point de départ deux intervalles de quartes disjointes, soit quatre sons fixes déterminés par les rapports (octave, quinte, quarte) appliqués au monocorde des pythagoriciens.