Il sortira bientôt de l’église, gagnera le parvis et conquerra son indépendance. Son évolution donnera lieu
aux « Miracles », aux « Mystères », aux « Jeux », comme celui de Daniel (représenté par les étudiants de Beauvais) ou encore le Jeu d’Adam, spectacles très vivants qui ne procèdent plus de l’office ni de sa liturgie tout en se référant à l’Écriture sainte. On compose des miracles sans musique, en latin, voire en langue vulgaire, comme le Miracle de Théophile, dû à Rute-beuf, séquelle tardive et inattendue du trope. Si le christianisme et son support l’Église dominent la création musicale, un courant profane coexiste, et, malgré les progrès des conceptions polyphoniques, la monodie reste vivante. On la retrouve dans l’art populaire de la chanson à boire, à danser, dans la chanson d’amour, de métier, accompagnée ou non par des instruments. Ceux-ci, vièle, flûte à bec, traités à l’unisson et ponctués par le tambourin, animent la danse — ronde, carole, estampie —, qui peut se détacher du texte et constituer une pièce purement instrumentale.
Avec les « trouveurs », troubadours et trouvères apparaît aux XIIe et XIIIe s.
un art plus savant et qui, par le truchement des tropes, ne peut renier son origine liturgique. Nobles ou bourgeois, tout ensemble poètes et musiciens, ils chantent parfois l’actualité comme les croisades ; mais, outre la satire, leur sujet favori sera l’amour courtois, la chevalerie. Ils confient leurs chansons, certes destinées à une élite, aux « jongleurs », qui les colportent de château en château, de fête en fête. Le troubadour s’exprime en langue d’oc. Le plus ancien, Guillaume IX, comte de Poitiers (1086-1127), a mis en couplets plus d’une histoire plaisante. Marca-bru, Bernard de Ventadour, Bertran de Born ne sont pas moins célèbres que l’auteur de la chanson Amour de loin, Jaufré Rudel, dont le nom s’attache à la légende de la « Princesse lointaine ».
Après s’être croisé, le héros tombe malade à bord du navire qui l’emporte vers la comtesse de Tripoli, Arrivé au but, il meurt dans ses bras. L’art des troubadours essaime en Italie, en Espagne, au Portugal, en Angleterre (avec les Minstrels). Il pénètre plus tard en Allemagne et sera imité par les
« Minnesänger » (chanteurs d’amour), auxquels succéderont les « maîtres chanteurs ». Dès le début du XIIIe s., la tradition provençale a traversé la Loire,
et c’est principalement au nord de la France que fleurit l’art des trouvères, celui-ci en langue d’oïl. Le plus ancien des trouvères est le poète Chrétien de Troyes, auteur d’un Tristan perdu et du Conte du Graal (ou Perceval) dont s’est inspiré Wagner pour son Parsi-fal. On doit également des chansons en langue d’oïl à Blondel de Nesle, à des personnages de haut rang comme le roi d’Angleterre Richard Coeur de Lion, plus tard à Thibaud IV, comte de Champagne. À l’apogée de cet art, le mysticisme étant moins ardent, on trouve Adam de la Halle, à qui l’on doit le Jeu de Robin et Marion, pastou-relle mêlée de chansons, représentée à la cour de Naples en 1285, oeuvre parfois qualifiée, non sans exagération, de
« premier opéra-comique français ».
Un art nouveau
La polyphonie qui s’est développée de l’avènement des Capétiens (987) à la mort de Saint Louis (1270) nous donne, dès la fin du XIIe s., les premiers monuments durables de la musique.
Cet art sera vite taxé d’Ars* antiqua dès que se développe, au début du XIVe s., une écriture plus savante, plus souple. Le traité de Philippe de Vitry paru vers 1320 énonce les règles de ce nouvel écrire, de cet Ars* nova dont Jean XXII, pape à Avignon, défenseur de l’Ars antiqua, dénonce les abus. Il s’agit, en réalité, d’une codification de pratiques déjà en usage, qui assignent à la musique un caractère plus intellectuel, plus précis. Si la hauteur des sons est fixée par la notation, il faut attendre environ 1270-1280 pour que le rythme soit fixé également (d’où la difficulté de transcrire correctement les chansons des troubadours). L’Ars nova s’attachera donc aux concepts métriques.
Il imposera le rythme binaire, noté en downloadModeText.vue.download 51 sur 625
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rouge, alors que le ternaire, en noir, était presque seul usité pour glorifier la Sainte-Trinité. L’isorythmie impose aux motifs une démarche symétrique, la tonalité cherche à se séparer de la modalité (inféodée aux modes ecclé-
siastiques) par le rôle de la tonique (ré par exemple), de la dominante (la) et de la sensible (do dièse), attirée par la tonique (ré). L’écriture avec ce do dièse est qualifiée de musica ficta (feinte), et, pour éviter l’intervalle de triton (sol-do dièse), appelé diabolus in musica, on fait usage d’une seconde sensible (sol dièse).
Le chromatisme enrichit le langage, tandis que s’établissent les règles assez strictes du contrepoint, cet art de superposer plusieurs lignes mélodiques s’accompagnant mutuellement. Un
génie incarne les novations du XIVe s. : Guillaume* de Machaut (v. 1300-1377). Poète-musicien, il a mené une vie brillante à la cour du roi Jean de Bohême, puis a servi Charles V et fini sa carrière comme chanoine de Reims.
Son oeuvre considérable est dominée par sa Messe Notre-Dame (appelée
à tort Messe du sacre de Charles V).
Elle proposait vers 1360 la première messe polyphonique complète à 4 voix avec parties instrumentales, conçue par un auteur unique et où des motifs communs (mélodiques et rythmiques) assurent l’unité de ce monument de science et de grandeur.
L’âge d’or de la
polyphonie
Avec l’Ars nova, l’élan est donné, et le contrepoint va connaître une extraordinaire fortune grâce au génie de trois pays : l’Angleterre, la France, les Flandres. Déjà l’Ars nova avait conquis au XIVe s. l’Italie avec Iacopo da Bo-logna, Francesco Landino (« l’aveugle des orgues »). Florence est un centre particulièrement actif. La polyphonie s’y était éclaircie, et la mélodie enrichie par le don vocal des Italiens. Parmi les genres pratiqués (madrigal primitif, ballade), la caccia, ou chasse, exploite le canon issu de l’imitation des parties entre elles, comme dans le populaire Frère Jacques. Le modèle italien nous propose une basse sur laquelle deux voix traçant le même conduit se poursuivent tels le gibier et le chasseur.
Appelé catch par les Anglais, ce genre nous donne un exemple parfait à 6 parties (un canon à 4 voix superposé à un autre canon à 2 voix), Sumer is icomen in, découvert à l’abbaye de Reading,
probablement de la fin du XIIIe s., document unique d’ailleurs, qui montre le rôle important joué par l’Angleterre.