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révèle un Mussolini nouveau modèle, mesuré dans ses paroles, respectueux et même bienveillant envers l’Église catholique comme envers la monarchie.

Ce n’est pas une feinte. L’ancien ré-

volutionnaire pense à ce moment à partager le pouvoir avec le parti populaire et la fraction modérée de la Confédé-

ration générale du travail. Il réussit à dissocier le groupe catholique, dont les éléments aristocratiques et liges envers le Vatican se sépareront l’année suivante du gros de leurs forces en conservant à leur service presque toute la presse du parti. Mais il a compté sans la rancune des maximalistes et l’ambition de ses propres partisans, qui ne veulent pas le laisser triompher seul et le lui feront durement sentir. Des prétoriens d’un nouveau style lui donneront à choisir, à Bologne, quelques mois plus tard, au centre de cette province enragée de vengeance, entre la honte d’un reniement apparent et la surenchère de la violence ; il choisira celle-ci.

Le dictateur

L’année 1922 voit se produire à la fois l’écroulement de toute énergie dans l’État pour faire face à la tempête qui menace les institutions et l’accentuation des divisions au sein du parti socialiste et de la démocratie chrétienne ; l’appel du roi à Mussolini comme

sauveur en octobre, provoqué autant par sa jactance que par la médiocrité d’un souverain qui ne fait même plus confiance à son armée, pourtant toujours loyale, comme l’affirme alors Badoglio*, vingt-quatre ans d’avance, c’est le prélude à la chute de la monarchie de Savoie.

Malgré la brutalité de son langage lorsque se rouvre la Chambre élective et qu’il se glorifie de n’avoir pas fait de « cette salle sourde et grise, avec 300 000 jeunes gens armés, un bivouac de manipules », Mussolini constitue son premier ministère en y incluant des représentants de tous les partis, excepté les socialistes, auprès des principaux fascistes. Il a pris pour lui, comme naguère Crispi, avec la présidence du Conseil, l’Intérieur et les Affaires étrangères, et trois fascistes seulement reçoivent des portefeuilles : Justice,

Finances, Terres libérées, joints à la compensation, il est vrai, de nombreux sous-secrétariats d’État. Les « populaires » ont le Trésor et le Travail ; le leader nationaliste Luigi Federzoni, les Colonies ; les autres ministères se ré-

partissent entre les différentes fractions du parti libéral. Les futurs chefs de la démocratie chrétienne (A. De Gasperi, Giovanni Gronchi) votent la confiance et aussi, bien entendu, les dissidents déjà sortis de ses rangs. Seul Sturzo restera toujours irréductible, se sachant appuyé alors par l’immense masse de la jeunesse catholique, sinon par le Vatican, où il ne trouve compréhension et appui qu’auprès du seul Benoît XV.

Ce moment d’euphorie relative —

salué par l’accueil favorable, parfois enthousiaste, de l’opinion étrangère

— dure peu. L’insolence et les exactions fascistes compromettent le désir d’union de leur chef ; en 1923, celui-ci estime peu sincère la collaboration des « populaires » après un congrès où les « collaborateurs » ont été honnis et, sur les instances de son entourage, il demande leur démission aux membres de ce parti. Les attentats aux biens et aux personnes des socialistes continuent comme par le passé. Le 30 mai 1924, le député Giacomo Matteotti, se-crétaire du groupe socialiste, prononce à la Chambre un véritable réquisitoire contre le gouvernement et demande le rejet de la validation des élections, qui ont donné la majorité à une sorte de bloc national, le « listone », incluant tous les valets du fascisme (65 p. 100

des voix), mais où aucun électeur, en fait, n’a été libre de son choix. Le discours, assorti d’une foule de courageuses précisions, dure deux heures : il est écouté en silence par Mussolini, mais il est haché d’interruptions par ses partisans armés, qui remplissent les tribunes et la majeure partie de l’hé-

micycle. Le 4 juin, Matteotti récidive, attaque cette fois directement le Duce, mais sur un mauvais terrain, semble-t-il : l’amnistie accordée par le ministère Nitti aux déserteurs de l’armée après Caporetto. Il était impossible de poursuivre 300 000 hommes, paysans analphabètes pour la plupart, et d’ouvrir trois cent mille procès. Cette fois, Mussolini réplique brutalement par une comparaison avec le sort réservé en Russie aux contempteurs du gou-

vernement légal. Le 10 juin suivant, Matteotti ne paraît pas à la Chambre : la preuve est rapidement fournie qu’il a été assassiné, comme d’ailleurs il s’y attendait.

Dans la vie de Mussolini, le meurtre de Matteotti tient la place de celui de Britannicus par la volonté de Néron.

Jusque-là, celui-ci a hésité entre le vice et la vertu, les leçons de ses précepteurs et ses instincts méchants. Après l’assassinat de Britannicus, il n’hésite plus, il devient l’esclave de ses dé-

mons. L’incendie de Rome clora une série de crimes comme la dévastation de l’Italie en conséquence de l’alliance avec Hitler.

Il est inutile de chercher à Mussolini des circonstances atténuantes et de laisser croire qu’il n’a pas directement voulu le meurtre de Matteotti : il en a assez dit pour faire comprendre qu’il le souhaitait. Seuls les détails de l’exé-

cution ont été laissés à l’initiative des tueurs.

On sait que l’émotion produite par ce crime sur l’opinion fut telle qu’en un instant les fascistes perdirent toute foi en leur pouvoir, désertèrent même les ministères comme le palais Chigi, où ils détenaient tous les postes, dissimulèrent leurs insignes et se terrèrent.

Mussolini se vit isolé, vaincu par un coup du sort imprévisible.

Il avait laissé à la presse jusqu’alors une liberté à peu près complète. Les plus importants journaux s’étaient prononcés contre lui, le Corriere della Sera, La Stampa, Il Mondo de l’ancien ministre libéral Giovanni Amendola et aussi Il Popolo, que créa alors Sturzo, et où le jeune démo-chrétien Giuseppe Donati mènera contre le régime une campagne implacable. C’est ainsi que put être publié le mémoire terriblement accusateur de Cesare Rossi, l’un des sous-ordres limogés par le Duce, dont le roi en décembre 1924 refusa de prendre connaissance, alors que des monarchistes notoires l’en pressaient, sous prétexte qu’il n’y avait pas eu de crise parlementaire lui permettant de nommer un autre Premier ministre. Il faudra attendre juillet 1943 pour qu’il s’y résolve ; mais il sera alors trop tard.

Ébranlée le 30 octobre 1922 lorsqu’elle confie à Mussolini le pouvoir, la monarchie s’écroulera le 2 juin 1946, quand la majorité du peuple italien choisira la république.

Au Sénat, où l’opposition au fas-

cisme a fini par grouper une trentaine de sénateurs, Mussolini a osé déclarer qu’il obéirait si le roi lui demandait sa démission : gageure bien inutile, car il pressentait bien que le souverain ne le downloadModeText.vue.download 66 sur 625

La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14

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ferait pas. Le 3 janvier 1925, il revendique à la Chambre « tout le pouvoir pour tout le fascisme » et inaugure la vraie dictature. (Pour la période posté-

rieure, v. fascisme et Italie.)

M. V.

F Fascisme / Guerre mondiale (Seconde) / Italie.

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