La ville connaît alors une intense activité politique. Mustafa tente d’y organiser une section du Vatan. Mais les officiers sont déjà acquis au comité
« Union et Progrès », mouvement moderniste qui préconise la lutte contre le despotisme du Sultan et l’institution d’un régime constitutionnel à l’instar des puissances européennes. Mustafa adhère à ce mouvement, mais ne tarde pas à entrer en conflit avec ses dirigeants, qu’il accuse de démagogie. Du reste, trop orgueilleux pour accepter l’autorité du comité, il est définitivement mis à l’écart.
Ainsi, en 1908, lorsque les Jeunes-Turcs du mouvement « Union et Pro-grès » prennent le pouvoir, il se trouve en dehors de la vie politique. Cependant, quand, en 1909, le sultan Ab-dülhamid II parvient, grâce à l’appui du clergé, à expulser le nouveau gouvernement, accusé d’athéisme, Mus-
tafa contribue à sauver la situation, en mettant au service de la révolution l’armée de Macédoine, à laquelle il appartient comme officier d’état-major.
Revenus au pouvoir, les Jeunes-
Turcs renvoient Mustafa en Macé-
doine, où il est nommé chef d’état-major de la IIIe armée. En 1910, Mustafa est chargé de réorganiser l’école d’officiers de Thessalonique. C’est alors qu’il commence à dénoncer les nouveaux dirigeants, leur reprochant de renouer avec la politique d’emprunt de l’ancien régime, d’ouvrir le pays à la pénétration allemande et de sacrifier ainsi son indépendance.
Le soldat
En 1911, Mustafa Kemal cesse toute activité politique pour se consacrer à son métier de soldat et lutter contre downloadModeText.vue.download 67 sur 625
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les agressions des pays européens. Il se distingue d’abord en Tripolitaine (1911-12) contre les Italiens, qui ont attaqué, sans préavis, cette province ottomane, ensuite au cours de la première guerre balkanique (1912-13) lorsqu’il parvient à interdire aux Bulgares l’accès de la presqu’île de Gal-lipoli. Cette dernière victoire sauve les Dardanelles et évite à la Turquie d’être envahie. En 1914, lors de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, Mustafa est un soldat confirmé. Il participe à la défense des Détroits, d’abord comme colonel, ensuite à la tête d’une division. Sa victoire d’Anafarta (août 1915) contre les forces alliées écarte pour un temps le danger qui pèse sur les Dardanelles. Dès lors, Mustafa Kemal est un personnage célèbre.
Cependant, il est conscient que le rapport des forces est favorable aux Alliés. Au surplus, le vainqueur des Dardanelles supporte mal l’emprise de l’Allemagne sur son pays. Il préconise la rupture avec cette puissance et la conclusion d’une paix séparée avec les Alliés.
Pour l’éloigner de la capitale, le gouvernement lui donne successivement le commandement du 16e corps d’armée au Caucase (1916), celui de la IIe armée en Arménie (1917) et celui de la VIIe armée en Syrie (1917-18).
Le 30 octobre 1918, la Turquie
vaincue signe un armistice avec les puissances alliées. L’Empire perd toutes ses possessions européennes et arabes. Les forces de l’Entente stationnent jusque dans le territoire turc et contrôlent la police, la gendarmerie et les ports. Les troupes britanniques occupent la capitale et les Détroits. Le nouveau gouvernement paraît disposé à accepter les conditions humiliantes des Alliés et à sacrifier l’indépendance du pays. La population, lassée par la guerre, semble résignée à son sort.
Le chef de la Résistance
Avec un courage et une volonté exceptionnels, Mustafa entreprend de faire face à la situation. Il s’agit pour lui non pas de rétablir l’Empire, dans lequel il voit les malheurs du peuple turc, mais de protéger la Turquie contre les convoitises étrangères. Pour cela, il faut compter non pas sur le gouvernement, prisonnier des Anglais et enclin à toutes les compromissions, mais sur la population turque elle-même. Dès 1918, Mustafa jette les bases d’une ré-
sistance populaire dans les montagnes d’Anatolie. Le mouvement se développe en 1919 à la suite du débarquement des troupes grecques à Izmir et dans la Thrace orientale.
Au mois de mai de la même année, le gouvernement confie à Mustafa, dont il ignore encore les rapports avec la Résistance, la charge de rétablir l’ordre en Anatolie. Mustafa Kemal exploite sa situation de gouverneur général des provinces orientales pour préparer des conditions favorables à la libération de la Turquie. Sitôt installé, il réorganise l’armée turque, place toutes les organisations de la Résistance sous l’autorité d’un état-major unique et entreprend une tournée dans la campagne d’Anatolie pour exhorter les paysans à dé-
fendre la patrie.
Le sultan Mehmed VI (1918-1922)
le relève alors de son commandement, le casse de son grade de général et donne l’ordre à toutes les autorités civiles et militaires de ne plus lui obéir.
Mais la position de Mustafa est assez forte pour qu’il puisse tenir tête au gouvernement. Au demeurant, il arrive à convaincre ses compagnons que le Sultan agit sous la pression des Anglais, qui s’opposent à l’indépendance de la Turquie. Bien plus, il parvient à obtenir leur accord pour la constitution d’un nouveau pouvoir en Anatolie, loin de toute contrainte, sous la forme d’un gouvernement provisoire.
Le 23 juillet 1919, les chefs militaires réunis à Erzurum sous la présidence de Mustafa décident de convoquer un congrès populaire à raison de trois délégués par district. Le congrès, qui se tient à Sivas le 4 septembre, affirme le droit du peuple turc à l’existence et sa volonté de résister à l’occupation étrangère. Il constitue, sous la présidence de Mustafa, un comité qui s’érige en gouvernement provisoire et obtient le droit d’agir en toute indé-
pendance à l’égard du gouvernement d’Istanbul.
Pour neutraliser Mustafa, le Sul-
tan renvoie son Premier ministre, sur lequel il rejette toutes les erreurs commises, et ordonne de procéder à des élections générales. La manoeuvre réussit parfaitement. Le nouveau Parlement accepte, malgré l’opposition de Mustafa, de se réunir à Istanbul.
Le vainqueur des Dardanelles est sur le point de perdre la partie, lorsque, au mois de mars 1920, les Anglais décident de mettre fin à l’existence d’une Assemblée considérée comme
intransigeante. Mustafa appelle alors à l’élection d’une Grande Assemblée nationale (Büyük Millet Meclisi).
Celle-ci se réunit à Ankara le
23 avril 1920 et désigne un comité exécutif qu’elle déclare être le gouvernement légal, mais provisoire du pays. Très vite, ce dernier entre en lutte ouverte contre le Sultan. Usant de son pouvoir spirituel, Mehmed VI déclare Mustafa et ses compagnons renégats et hérétiques, et appelle la population à la lutte contre les « ennemis de Dieu ».
Pendant quelque temps, le pays est déchiré par une guerre civile atroce, où les partisans du Sultan semblent l’emporter sur ceux du gouvernement provisoire. Mais la conclusion du traité de Sèvres (10 août 1920), qui sacrifie l’indépendance et l’intégrité de la Turquie au profit non seulement des Alliés, mais aussi des minorités kurdes et arméniennes, soulève l’indignation de la population, qui se tourne vers les nationalistes pour sauver le pays.
L’adhésion massive et résolue du
peuple turc permet au chef du gouvernement provisoire de modifier la situation. Dès 1920, celui-ci bat les Kurdes et les Arméniens, et impose à ces derniers la restitution des districts d’Ar-tvin, d’Ardahan et de Kars. En 1921, ses troupes remportent deux importantes victoires sur les Grecs, d’abord à Inönü (7 janv.), ensuite dans la région du fleuve Sakarya (13 sept.). En 1922, Mustafa Kemal écrase l’armée hellène à Afyonkarahisar (26 août) et fait une entrée triomphale à Izmir (9 sept.).
Par ces victoires, Mustafa, sur-