nommé Gazi (le « Victorieux »), écarte tout danger de la Turquie et impose un nouveau traité aux Alliés. Celui-ci, signé à Lausanne le 24 juillet 1923, reconnaît la Turquie comme une puissance souveraine et indépendante dans toute la partie de l’ancien Empire ottoman habitée par une majorité turque.
Le chef de l’État turc
Le Gazi est alors au faîte de sa puissance. Très vite, il entreprend de réaliser son programme, qui consiste à édifier une république nationale, indé-
pendante, homogène et laïque.
La tâche est loin d’être aisée et comporte même beaucoup de risques. Il s’agit, en effet, d’arracher la Turquie à la religion musulmane pour l’élever au rang d’une nation moderne. L’islām étant un dogme, un rite et un code à la fois, la vie publique comme la vie privée de la population vont être bouleversées. Mustafa Kemal est conscient des embûches que vont dresser sur son chemin ses adversaires politiques et surtout un clergé encore influent sur une population profondément islamisée. Déjà, en 1922, il rencontre beau-
coup de difficultés pour déposer Mehmed VI et abolir le sultanat, malgré le caractère vétusté et despotique de cette institution.
Pour venir à bout de tous les obstacles, il crée un instrument politique.
Il transforme les comités de résistance fondés en 1919 en parti : le parti du peuple (Halk fırkası), devenu en 1923
le parti républicain du peuple (Cumhu-riyet Halk Partisi, C. H. P.), qui, au nom de l’unité nationale, vise à grouper autour de lui toute la population sans distinction de classes.
Toutefois, les élections d’août 1923
ne donnent pas la majorité absolue au parti. Mais l’Assemblée, paralysée par la lutte des factions, fait appel à Mustafa. Celui-ci constitue un gouvernement homogène avec les membres de son parti et fait proclamer le 29 octobre 1923 la République présidentielle.
Président de la République et chef suprême de l’armée, il préside, quand il le juge nécessaire, l’Assemblée nationale et le Conseil des ministres, dont il choisit lui-même le président parmi les membres du Parlement.
La bataille de la
laïcisation
Le Gazi peut désormais engager la bataille de la laïcisation. Pour cela, il lui faut tout d’abord supprimer le califat.
En effet, garant de la foi, le calife peut, au nom de l’islām, s’opposer à toute innovation : il est d’autant plus dangereux qu’il dispose d’une autorité spirituelle qui s’étend sur tout le monde musulman.
Une fois de plus, la lutte s’engage entre conservateurs et modernistes.
Le Gazi accuse ses adversaires de vouloir, de connivence avec l’Angleterre, se servir du calife pour renverser la République. Le clergé est présenté comme traître à la nation, et l’Assemblée accepte de voter une loi condam-nant à mort ceux qui s’opposent à la République et manifestent de la sympathie en faveur de l’ancien régime. Le 3 mars 1924, le califat, cette institution treize fois séculaire, est supprimé, à la grande consternation de tout le monde
musulman. La même loi proclame la sécularisation totale de l’État. Il s’agit plus précisément de substituer des tribunaux et des codes modernes aux tribunaux et aux codes musulmans ainsi que des écoles d’État aux écoles de prêtres.
La législation, fondée sur les pré-
ceptes coraniques et les interprétations des docteurs de la loi, est bouleversée de fond en comble. Le statut personnel downloadModeText.vue.download 68 sur 625
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 14
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ne relève plus de l’islām. La polygamie est interdite, de même que la répudiation prononcée par le mari. Le Code civil suisse, adopté en 1926, donne à la femme turque des droits en principe identiques à ceux de la femme helvé-
tique. Bien plus, pour abroger l’inégalité des sexes, le Gazi lui accorde les droits politiques et lui permet de se soustraire à des traditions surannées, tels le voile et le harem.
De même que la législation, l’en-
seignement est arraché à la religion.
Toutes les écoles religieuses, y compris celles des chrétiens, sont abolies ou laïcisées. Un nouvel enseignement laïque se développe progressivement à tous les niveaux. Les programmes et les méthodes pédagogiques s’inspirent des systèmes en usage dans les pays européens. La nouvelle école vise la propagation des idées modernes et la formation d’une élite d’une grande vigueur physique et intellectuelle pour élever la Turquie au niveau d’une nation occidentale.
Mais Mustafa Kemal est impatient
de rattraper l’Occident. Sans attendre les résultats de l’enseignement, il s’engage dans une entreprise d’occidentalisation qui touche chaque Turc jusque dans sa vie intime : son nom, sa langue et même ses vêtements. Après l’adoption du Code civil suisse, du Code commercial allemand, du Code pénal italien, du système métrique et du calendrier grégorien, le Gazi passe à l’occidentalisation des moeurs d’une population très marquée par les cou-
tumes islamiques.
En 1926, il interdit le port du fez,
« emblème de l’ignorance et du fana-tisme », et impose le chapeau ou la cas-quette, « coiffure du monde civilisé ».
Et, devant la réticence de la population, il fait voter par l’Assemblée, en juillet 1926, une loi assimilant le port du fez à un attentat contre la sûreté de l’État.
Deux ans plus tard, il s’engage dans une campagne de latinisation de l’écriture turque. Il fait une tournée à travers le pays pour expliquer les difficultés et les inconvénients de l’écriture arabe, et pour initier personnellement la population à l’alphabet latin. Le 3 novembre 1928, l’usage de cet alphabet est rendu obligatoire dans tout le pays. Le Gazi impose ensuite à ses sujets l’adoption, à l’instar des Occidentaux, de noms patronymiques. Pour donner l’exemple, il commence lui-même par prendre un nom de famille : Atatürk, c’est-à-dire
« Père des Turcs » (24 nov. 1934).
Les transformations
économiques
Toutefois, Mustafa Kemal sait qu’on ne peut pas transformer la Turquie par de simples lois et discours, et que l’avance de l’Occident découle essentiellement de son développement économique. Il faut donc transformer les structures économiques du pays, développer son agriculture, le doter d’un excellent réseau de communications et jeter les bases d’une industrie pratiquement inexistante.
L’accroissement des moyens de
transport, en permettant l’acheminement des céréales d’Anatolie vers les régions côtières, encourage les paysans à augmenter les surfaces cultivées et à introduire, avec l’aide des autorités, des méthodes de culture modernes. Aussi la surface ensemencée passe-t-elle de 1 829 000 ha en 1925 à 6 338 000 ha en 1938, et la production des céréales de 849 000 t en 1926 à 6,8 Mt en 1938. Il est vrai qu’au cours de cette période la population est passée de 13 millions à 18 millions d’habitants.
Mais la politique industrielle se heurte à un obstacle majeur : la pauvreté du pays en cadres, en techniciens et en capitaux. En effet, les Turcs
sont essentiellement des paysans, des soldats et des fonctionnaires. Le commerce, les banques, l’industrie et même l’artisanat sont détenus par les minorités grecque et arménienne. Or, pour assurer l’« unité ethnique » de la Turquie et construire une nation homogène, le Gazi pratique une politique sévère à l’égard des allogènes, considérés comme des éléments troubles.
Les Kurdes et les Arméniens sont vaincus et soumis. Les colonies grecques d’Asie Mineure (environ 2 millions d’habitants) sont échangées contre les Turcs installés en Grèce. De là une hémorragie de cadres qui devait, pour un temps, désarticuler l’économie du pays.
Malgré ces difficultés, Mustafa
Kemal, très jaloux de son indépendance, ne fait pas appel aux puissances occidentales pour combler le vide laissé par les Grecs et les Arméniens.