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Sa voix était de glace et d’acier.

« Je vous serais donc reconnaissant d’avoir l’amabilité de rétablir le courant ! »

Charlie hésita.

Il était à la croisée des chemins qu’il avait tenté d’éviter depuis des années.

Dans la poche de son pantalon, un objet dur pesait contre sa cuisse.

« Capitaine Paixao, si vous ne sortez pas d’ici avec vos prisonniers pour les emmener en prison comme vous êtes censé devoir le faire…

— Oui ? Que ferez-vous, monsieur Faith ? Racontez-moi ça, je suis curieux. En tant que seul qualifié pour décider de la marche à suivre.

— Je vais faire un de ces rapports à Santarém avec notre ambassade et la presse des États-Unis. Je donnerai des noms et des détails. Je vais mettre l’Église du Brésil dans le coup ! Quel effet ça vous ferait, d’être excommunié ? Voilà ce que l’Église fait des tortionnaires, aujourd’hui !

— Au lieu de les employer, hein ? Quelle menace ! Vous vous prenez pour le nonce apostolique en personne ! En fait, monsieur Faith, vous êtes naïf. Dans le cas très improbable de mon exclusion, permettez-moi de vous dire que je serais réintégré dare-dare dans le sein de notre mère l’Église s’il s’avérait que j’avais efficacement défendu la civilisation. Ce libéralisme clérical n’est rien qu’un cerf-volant lâché au vent. Que le vent tombe, et Rome s’empressera de ramener le joujou à terre. Maintenant, écoutez-moi. Ce que je veux, c’est parler à cette salope. Comment vais-je m’y prendre ? C’est à vous de choisir. L’électricité, ou le fouet ? »

Charlie fit son choix.

Il sortit le 38 mm et le braqua sur le ventre de Paixao.

XIII

Dans le Jet de l’Air Force qui, après avoir traversé le Mexique et l’Amérique centrale, fonçait au-dessus de la Colombie, Zwingler s’assit un instant près de Sole. Il lui posa des questions sur Pierre et relut soigneusement à plusieurs reprises la lettre du Français.

« C’est bien la première fois que je vois de la littérature de gauche servir à quelque chose », remarqua-t-il d’une voix acide en rendant la lettre.

Il laissa Sole sur l’impression de donner asile à quelque criminel ou lépreux – qui, pure coïncidence, pouvait rendre un service irremplaçable à la société – et se lança dans une longue conversation à voix basse avec les trois autres passagers.

On les avait présentés à Sole sous les noms de Chester, Chase et Billy. Chester était un grand Noir dont la beauté plus qu’africaine avait quelque chose de trop poli et de superficiel, comme ces statuettes qu’on vend dans les aéroports aux touristes. Billy et Chase, eux, étaient taillés dans du marbre funéraire, tels deux prédicateurs mormons. Sole imagina que les deux énormes cantines d’acier qu’ils avaient hissées à bord et qui encombraient la cabine, étaient bourrées de milliers de catéchismes.

Sur un aéroport situé au bord de l’ébauche des Grands Lacs, ils changèrent leur jet pour un petit-avion de reconnaissance et poursuivirent leur vol au-dessus de la morne étendue inondée. Par endroits, seules les cimes des plus hauts arbres émergeaient. Ils ne tardèrent pas à rencontrer la zone de pluie qui délavait la frontière entre la terre, le ciel et l’eau. Pendant une heure, puis deux, ils eurent l’impression d’évoluer entre les parois sales d’un aquarium.

Le pilote d’hélicoptère qui devait leur faire faire la dernière partie du voyage monta à bord, surgi de la pluie qui s’abattait sur le plus méridional des barrages secondaires. C’était un grand Texan décontracté qui portait sur le côté un revolver dans son étui. Il s’appelait Gil Rossignol, un nom qui évoquait le quartier français de La Nouvelle-Orléans, les bateaux et leurs roues à aubes, les cabarets et les joueurs aux pistolets miniatures cachés dans la manche – évocations que démentait radicalement l’allure de grande saucisse dégingandée de Rossignol.

« Salut ! C’est vous, Tom Zwingler ?

— On ne vous a pas donné le mot de passe ?

— Bien sûr que si. J’ai oublié. Excusez-moi. Pourquoi le ciel est-il sombre la nuit ?

— La réponse est : parce que l’univers est en expansion. Deux naines rouges firent un geste d’excuse. Je veux simplement que ce soit fait dans les formes. »

Zwingler eut un hochement de tête satisfait.

« Comme des vrais professionnels », approuva Chester.

Le Texan eut un large sourire.

« Du moment que vous ne me demandez pas ce que peut vouloir dire votre histoire de ciel sombre et d’univers…»

Sans y réfléchir, Sole cita une phrase de Shakespeare qui lui revenait en mémoire.

« Les étoiles au-dessus de nos têtes règlent nos destins. »

Chester lui décocha un regard curieux.

« Ce n’est que du Shakespeare, dit Sole avec un haussement d’épaules. Sans les étoiles, nous ne serions pas ici. »

La trajectoire d’une naine rouge illustra le désaccord de Zwingler.

« Je crois me souvenir que le type qui a dit ça dans Le Roi Lear s’est fait arracher les yeux pour la peine. Ce ne sont sûrement pas les étoiles qui vont régler notre destin. L’intérêt de l’entreprise est plutôt de voir comment les étoiles vont nous être destinées ! »

Puis, à Gil Rossignol, il dit :

« Nous voudrions dire un mot à l’ingénieur responsable de l’endroit. Après ça, on fera un saut au centre d’accueil des Indiens. Il vaut mieux se renseigner, et deux fois plutôt qu’une, sur l’emplacement exact du village avant de débarquer chez eux. »

Le Texan tortilla gauchement son grand corps.

« L’ennui, monsieur Zwingler, c’est qu’il y a eu du vilain, ici. Charlie Faith, l’ingénieur, a pris un coup sur le crâne et il a été évacué sur l’hôpital de Santarém avec un traumatisme. Pour autant que j’ai pu m’informer auprès de son assistant brésilien qui, soit dit en passant, est dans un état de déliquescence mentale prononcé, enfin, je veux dire, il boit et comme il a pas mal reniflé d’éther, bref, toujours est-il que Charlie a sorti son revolver sous le nez de je ne sais quel policier qui était en train d’interroger des prisonniers politiques, enfin, des suspects et d’une façon passablement brutale dans l’une des baraques. Et il a reçu un coup de crosse sur la tête.

— Vous avez bien parlé de suspects pour des raisons politiques ? Ici, dans ce désert ?

— On s’est laissé dire que le personnel du projet amazonien serait l’objet d’attaques. Les communistes commencent à s’inquiéter. On dirait qu’ils ont besoin de se manifester sur le devant de la presse mondiale. Ils ont envoyé des unités de combat par ici. C’est justement une de ces… unités qui était interrogée quand Charlie s’est interposé bien que, autant que je sache, ceux de l’unité en question soient venus pour le tuer, pas pour lui faire ami-ami.

— Que faut-il comprendre par « passablement brutal » ? demanda Sole.

Le Texan regardait fixement par la vitre de la cabine.

« Je pense que ça devait être pire que passable. Il y avait une fille nue et pendue la tête en bas avec les électrodes sur les nichons et dans les yeux et je ne sais plus quoi. Alors comme Charlie avait coupé le courant, ils ont été prendre un fouet et là, ils l’ont complètement écorchée vive. Le Brésilien a dit qu’elle n’était pas belle à voir quand ils ont eu terminé, une carcasse de viande crue, rien de plus. Ce n’est pas moi qui irais lui reprocher de se soûler après ça. Sauf que pour l’instant il n’est pas en état de parler…»