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Zwingler était horrifié. Ses naines rouges désorbitées voletèrent peureusement.

« Quelle horreur. Il faut être malade, pouah, dégoûtant. Je ne peux pas supporter ce genre de chose. Je ne sais pas mais quand même, ces gouvernements que nous soutenons…

— On a un travail à effectuer, monsieur Zwingler, soupira Chester. On ne fera jamais rien si les larmes vous bouchent la vue. »

Un travail, s’indigna Sole en silence. Kidnapper, c’est un travail ? Et après, récolter des cerveaux pour les vendre ? Le monde entier, et la Galaxie aussi, seraient donc un enfer où une espèce est condamnée à errer, poursuivie par un tourment qu’elle appelle l’amour, à la recherche de cerveaux destinés à alimenter en langages un ordinateur ? Avec une seule chose pour se raccrocher, une seule pensée belle : Vidya et Vasilki bien à l’abri dans leur refuge…

« Ces terroristes, demanda le Noir, ils veulent seulement tuer les gens, ou aussi saboter ?

— Je pense que s’ils s’en sentent capables, ils essaieront le sabotage. De temps en temps, on entend parler de petites choses, mais tout de même, je ne vois pas ce qu’ils pourraient faire à une muraille de quinze kilomètres de terre comme celle-ci…

— Peut-être pas grand-chose. Et Chester, derrière un sourire au tranchant aussi assuré qu’un couteau coupant du beurre, découvrit une rangée étincelante de dents qui auraient fait vendre n’importe quel dentifrice. Mais ces attaques des terroristes pourraient bien venir à point, si on tient compte…»

Chase et Billy restèrent derrière sur le barrage avec leurs deux cantines d’acier et l’avion de reconnaissance. Tom Zwingler, qui devait changer de vêtements pour quelque chose de plus léger, confia à Billy ses boutons de manchette et son épingle de cravate de rubis.

Après une visite au centre d’accueil des Indiens, Gil Rossignol pilota les autres vers le sud.

Zwingler étudia minutieusement le relevé thermographique de la région que leur avait communiqué, quelques heures avant leur départ des États-Unis, la Détection des ressources terrestres, et cocha les rares sources de chaleur que la chape uniforme d’eau froide n’avait pas encore englouties. Le père Pomar leur avait griffonné quelques notes sur une carte qu’ils avaient apportée. Mais celle-ci était irréversiblement dépassée par la montée des eaux. Cela n’empêcha pas le Texan de traverser la grisaille pluvieuse avec assurance et rapidité, guidé par ses seuls instruments, dont le moins utilisé n’était sûrement pas le pifomètre.

« Dites donc, les gars, c’est vraiment pas une course d’obstacles, dit-il dans un bâillement. Je vois rien qui dépasse. »

Pomar, déconcerté par ce mode de localisation des Indiens, avait cerné d’un trait deux sources de chaleur en particulier. En son for intérieur, il doutait qu’on ait pu filmer, à cent cinquante kilomètres de hauteur et à travers la pluie, des foyers. Mais il ne fit part à personne de son doute et supplia qu’on l’emmène porter un dernier assaut à l’entêtement des Xemahoa. Bien sûr. Zwingler refusa.

Peut-être était-il plus préoccupé de manquer Pierre que de le rencontrer ?

C’était la question que se posait Sole sans pouvoir y répondre. Mais c’était bien du soulagement qu’il avait ressenti lorsqu’il fut certain que la première source de chaleur ne représentait plus rien. C’était un village recouvert de plus d’un mètre d’eau, désert, donc, dont seuls restaient les tisons détrempés d’un feu sur une plate-forme grossière. Cela rappela à Sole le culte incaïque du soleil et l’autel de Machu Pichu ; étrangement déplacé dans cette jungle, à des centaines de kilomètres des Andes. Peut-être ces Indiens étaient-ils les descendants dégénérés des Incas, invoquant par habitude et sans illusions le soleil par ce feu allumé sur une estrade ? Un feu auquel seul aurait répondu un hélicoptère, guidé depuis l’espace par des yeux d’espion sensibles à l’infra-rouge, venu leur ravir leurs cerveaux pour les vendre aux étoiles.

Il n’y avait personne.

Ils restèrent quelques minutes immobiles au-dessus de la clairière tandis que le souffle de leurs pales creusait l’eau. Puis ils reprirent de l’altitude et continuèrent vers le sud.

Étant donne ce qui se passait, il n’y avait pas de honte à rencontrer Pierre. Le Français et tous les hommes xemahoa étaient sous l’effet halluciné du champignon et l’oubli leur masquait le monde.

La vingtaine de grandes huttes de paille qui constituaient le gros du village entouraient, tel un atoll corallien, un étang. C’est là que Rossignol posa l’hélicoptère sur ses flotteurs avant de l’arrimer par une ancre. Les trois autres hommes descendirent lestement dans l’eau brune qui leur montait jusqu’à mi-cuisses et marchèrent lourdement vers la clairière où se déroulait la danse.

Les Indiens étaient nus si l’on exceptait leurs étuis péniens ornés de plumes rutilantes qui leur faisaient des toisons pubiennes surréalistes. Ils pataugeaient, le regard fixe, autour d’une petite hutte, conduits par un homme dont les peintures corporelles interdisaient de deviner l’âge et faisaient même douter de son humanité. Les circonvolutions colorées qui recouvraient son corps le marquaient comme de gigantesques empreintes digitales. Et ces taches rouges sur ses lèvres, était-ce un quelconque pigment, ou du sang ? Elles évoquaient plutôt l’image répugnante de gros caillots de sang coulant de son nez. Il psalmodiait une mélopée plaintive que les hommes fessus reprenaient tour à tour, psalmodiaient un instant et laissaient tomber dans l’eau avec des rires d’enfants. Personne ne fit grand cas des nouveaux arrivants, qu’ils fussent noirs ou blancs.

« Ils sont complètement défoncés, dit Chester en riant. Évidemment, c’est une façon de saluer la fin du monde. »

À ce moment, Sole vit Pierre Darriand en personne s’éloigner dans l’eau du côté opposé de la hutte, nu comme les autres à l’exception de son étui pénien qui prenait naissance dans la grotesque touffe de plumes bleues. Son corps d’un blanc crayeux détonnait comme celui d’un lépreux au milieu des Indiens cuivrés.

Il hésita une seconde ou deux en voyant les trois hommes avant de rentrer dans la danse, le visage crispé par une expression perplexe.

« Pierre ! »

Sole s’avança lourdement vers lui. Avec un hoquet de dégoût, il vit les sangsues noires collées aux cuisses de Pierre et son corps boursouflé de cloques suppurantes laissées par les piqûres de mouches.

« J’ai reçu ta lettre, Pierre, elle nous a fait penser qu’il y avait quelque chose à faire. »

(Surtout ne pas dire quoi.)

Pierre lança quelques mots dans la même langue plaintive que les Indiens.

Chester lui saisit le bras et le secoua rudement.

« On a à vous parler, mon vieux. Sortez-vous de là. »

Pierre regarda la main qui l’avait empoigné, de sa main libre tapota les doigts noirs qui le serraient et dit quelque chose qui semblait beaucoup plus lucide bien qu’encore en xemahoa.

« Parlez français ou anglais, bon Dieu, on ne comprend pas un mot de ce que vous dites. »

Pierre parla en français, mais la syntaxe était inextricablement emmêlée.

« J’y perds mon latin, soupira Zwingler. On dirait qu’il fait de l’association libre.