Très vite, Perrin se demanda s’il serait capable de manier son arme, en cas de mauvaise rencontre. Ses bras et ses jambes lui semblaient en plomb, et chaque mouvement lui coûtait des efforts presque surhumains. Les muscles de son cou le trahissant, il ne réussissait pas à garder la tête assez loin de l’eau, et il en inhalait par le nez, ce qui lui valait de furieuses quintes de toux.
Une journée à la forge est un jeu d’enfant, comparé à ça…, pensa-t-il.
À cet instant, ses pieds rencontrèrent quelque chose de dur. Épuisé, il eut besoin d’un instant – et d’un second impact – pour comprendre de quoi il s’agissait. Le fond de la rivière ! Il avait traversé !
Respirant par la bouche, Perrin se redressa… et faillit s’étaler dans l’eau quand ses jambes se dérobèrent. Mais il recouvra son équilibre, pataugea jusqu’à la terre plus ou moins ferme – une sorte de limon – et tira sa hache de sa ceinture. Tremblant à cause des bourrasques glacées, il regarda autour de lui et n’aperçut pas l’ombre d’un Trolloc.
Egwene non plus n’était nulle part en vue.
Quand il eut repris son souffle, Perrin appela ses amis l’un après l’autre. Sur l’autre berge, des cris étouffés lui répondirent, mais ils sortaient de gorges appartenant à des Trollocs, ça ne faisait pas le moindre doute.
Aucun être humain ne fit écho aux appels de l’apprenti forgeron. Alors que le mugissement du vent couvrait les hurlements des monstres, Perrin s’avisa qu’il crevait de froid. Si le vent n’était pas assez glacial pour faire geler ses vêtements imbibés d’eau, il le réfrigérait jusqu’à la moelle des os. Se masser les épaules ne changeant rien, Perrin se résigna à s’enfoncer dans la forêt pour trouver un abri contre les assauts du vent.
Rand flattait l’encolure de Nuage et lui murmurait à l’oreille des paroles rassurantes. Ils avaient semé les Trollocs – en principe, du moins – mais le cheval gardait leur odeur dans les naseaux et ça l’inquiétait beaucoup.
À côté de ses amis, Mat avançait au trot, une flèche encochée sur son arc. Prêt à riposter à toute attaque, il laissait à Rand et à Thom le soin de retrouver l’étoile rouge. Même avec la frondaison, l’exercice s’était révélé très facile, au début. En tout cas, tant qu’ils se dirigeaient droit vers la balise céleste. Mais des Trollocs leur avaient à un moment barré le chemin, les contraignant à faire un grand détour. Les monstres les avaient bien entendu poursuivis. Par bonheur, s’ils parvenaient à rivaliser avec un cheval sur quelques centaines de pas, ils ne tenaient pas la distance.
Une fois hors de danger, les fugitifs s’étaient aperçus qu’ils avaient perdu l’étoile de vue.
— Regardez par là-haut, dit Mat en tendant la main sur sa droite. À la fin, on filait vers le nord. Donc, l’est doit se trouver sur ma droite.
— La voilà ! s’écria Thom.
Un index tendu vers la gauche, où brillait l’étoile rouge, il ne cachait pas son soulagement.
Vexé, Mat marmonna quelques imprécations dans sa barbe.
Du coin de l’œil, Rand vit un Trolloc jaillir en silence de derrière un arbre, son bâton-lasso brandi. Alors qu’il talonnait Nuage, qui bondit littéralement en avant, deux autres monstres apparurent à côté du premier. Un nœud coulant glissa sur la nuque de Rand, envoyant un frisson glacé courir le long de sa colonne vertébrale.
Une flèche se ficha dans l’œil d’un des Trollocs, l’éliminant du jeu. Après avoir tiré, Mat lança sa monture au galop et rattrapa très vite celle de son ami. Les deux garçons avançaient vers la rivière, mais il n’était pas évident que ça les aiderait beaucoup. Les Trollocs les talonnaient, presque assez proches pour saisir au vol la queue de leur monture. S’ils gagnaient encore un demi-pas, les lassos feraient leur office, et la traque serait terminée.
Afin de mettre plus de distance entre les nœuds coulants et sa tête, Rand se pencha davantage sur l’encolure de Nuage. Mat, lui, avait déjà le nez enfoui dans la crinière de son cheval.
Mais où était Thom ? Avait-il décidé de s’éclipser, puisque les monstres se concentraient sur ses compagnons ?
Non ! Son hongre venait de jaillir de la nuit, juste derrière les Trollocs. Avant que ceux-ci aient compris ce qui se passait, le trouvère fit avec les deux mains un mouvement aussi vif et rapide que celui de la lanière d’un fouet.
Rand vit deux lames briller fugitivement sous les rayons de lune. Un des Trollocs bascula en avant, roula plusieurs fois sur lui-même puis s’immobilisa et ne bougea plus. Voyant cela, l’autre monstre tenta de prendre la tangente. Thom frappa de nouveau, et sa cible hurla de douleur – mais sans cesser de s’enfoncer dans l’obscurité salvatrice.
Rand et Mat se redressèrent et regardèrent le trouvère.
— Mes couteaux presque favoris…, marmonna Thom. (Mais il ne manifesta aucune intention de mettre pied à terre pour aller récupérer son bien.) Celui qui a filé va revenir avec des renforts… J’espère que la rivière n’est plus très loin. Et que…
Renonçant à préciser sa pensée, le trouvère lança son hongre au grand galop. Rand et Mat le suivirent sans se poser de questions.
Ils atteignirent très vite la berge bordée de grands arbres qui semblaient monter la garde devant les eaux noires irisées de reflets argentés par les rayons de lune.
Constatant qu’il n’apercevait pas la rive opposée, Rand détesta plus que jamais l’idée de traverser sur un radeau de fortune. Mais l’éventualité de rester sur cette berge lui souriait encore moins.
S’il le faut, je veux bien nager !
Assez loin en arrière, la sonnerie d’un cor déchira le silence de la nuit. C’était la première fois depuis que Rand et ses compagnons avaient quitté les ruines. Cela voulait-il dire que les Trollocs avaient capturé les autres fugitifs ?
— Inutile de moisir ici toute la nuit ! lança Thom. Il faut choisir une direction. Vers l’amont, ou vers l’aval ?
— Moiraine et les autres peuvent être n’importe où, rappela Mat. Si on se trompe, ça nous éloignera d’eux.
— C’est un risque à courir…, murmura Thom. (Il orienta son hongre vers l’aval et se mit en chemin.) Oui, un risque à courir…
Rand consulta du regard Mat, qui haussa les épaules. Fatalistes, les deux jeunes gens suivirent le trouvère.
Pendant un temps, rien ne changea. Le terrain montait et descendait, les arbres devenaient plus grands ou plus petits, mais, la nuit, la rivière et le vent restaient tels qu’en eux-mêmes : sombres et glacés. Cerise sur le gâteau, il n’y avait pas l’ombre d’un Trolloc en vue.
Rand était bien entendu le dernier à s’en plaindre.
Soudain, il aperçut une lumière, devant eux. Un simple point brillant, bien au-dessus du niveau de l’eau, comme si on avait accroché une lampe dans un arbre.
Thom avança plus vite et commença à fredonner sous sa moustache.
Les trois compagnons eurent bientôt la solution du mystère. Il s’agissait tout simplement d’une lanterne accrochée au mât principal d’un grand bateau de commerce qui mouillait pour la nuit dans une petite crique. Long de quelque quatre-vingt-dix pieds, le bâtiment taquiné par le courant tirait légèrement sur ses amarres attachées à plusieurs arbres. Alors que le gréement oscillait au vent en chantonnant, la lumière de la lanterne et la lueur de la lune éclairaient le pont désert du navire.
— C’est mieux qu’un radeau d’Aes Sedai, non ? fit Thom en mettant pied à terre. (Il se campa face au bateau, les poings plaqués sur les hanches, sa satisfaction presque palpable.) À première vue, ce bâtiment n’est pas conçu pour transporter des chevaux. Mais quand nous aurons parlé au capitaine, lui révélant à quel point sa vie et son navire sont en danger, il se montrera sûrement raisonnable. Laissez-moi parler, surtout ! Et prenez vos couvertures et vos sacoches, au cas où les négociations échoueraient.