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Rand descendit de selle et commença à rassembler ses affaires.

— Vous n’avez pas l’intention de partir sans les autres ? demanda-t-il.

Thom n’eut pas l’occasion de préciser ce qu’il envisageait de faire. Dans la clairière, deux Trollocs venaient d’apparaître, armés de leur curieux bâton-harpon. Quatre congénères les suivaient en hurlant comme des bêtes fauves.

Les chevaux des fugitifs hennirent et ruèrent de peur. Dans le lointain, des cris annonçaient que d’autres Trollocs approchaient.

— Sur le bateau ! cria Thom. Abandonnez vos affaires et courez !

Suivant son propre conseil, il se lança au pas de course, et les étuis de ses instruments fixés dans son dos s’entrechoquèrent rudement.

— Sur le bateau ! cria-t-il encore à ses compagnons. Réveillez-vous, bon sang ! C’est une horde de Trollocs !

Rand dénoua la dernière fixation de sa couverture, puis il emboîta le pas au trouvère.

Arrivé près du bateau, il jeta son paquetage par-dessus le bastingage, puis il suivit le même chemin. En se réceptionnant sur le pont, il vit du coin de l’œil un marin s’asseoir lentement sur le plancher comme s’il venait tout juste de se réveiller. Entraîné par son élan, le jeune homme ne put éviter l’obstacle. Trébuchant sur le pauvre matelot, Rand entendit le bruit sourd d’un bâton-lasso s’écraser à l’endroit qu’il occupait une demi-seconde plus tôt.

Des cris retentirent sur toute la longueur du bateau. Puis des dizaines de bottes martelèrent le pont – entraîné pour cela, l’équipage réagissait sans délai au branle-bas de combat. Même s’il avait du mal à garder son équilibre, Rand parvint à se retourner, à dégainer son épée et à frapper. Le Trolloc aux mains poilues qui s’accrochait au bastingage, exposant aux coups sa tête ornée de cornes caprines, dut lâcher prise et bascula en arrière en couinant de douleur.

Partout sur le navire, des hommes pas tout à fait réveillés s’écharnaient à couper les amarres à grands coups de hache. Comme s’il était pressé de détaler, le bateau tanguait furieusement. À la proue, trois marins luttaient contre un monstre. Plus loin, un autre faisait de grands gestes avec sa lance, lardant sans doute de coups un Trolloc que Rand ne pouvait pas voir. Avec une belle régularité, le sifflement de quelques cordes d’arc signalait que les défenseurs ne restaient pas les bras croisés.

Le matelot que Rand avait piétiné reculait en rampant, les bras levés pour implorer la clémence de son agresseur.

— Laissez-moi la vie sauve ! cria-t-il. Prenez tout ce que vous voulez, emportez le bateau si ça vous tente, mais épargnez-moi, je vous en supplie !

Quelque chose percuta soudain le dos de Rand avec une rare violence, le forçant à lâcher son arme et l’envoyant momentanément au tapis. Sonné mais encore lucide, le jeune homme tendit un bras pour tenter de récupérer son épée. Hélas, quand il réussissait à la toucher du bout des doigts, ce n’était pas suffisant, car l’arme salvatrice semblait prendre un malin plaisir à lui échapper.

Alors qu’il se contorsionnait sur le sol, Rand eut le sentiment de se mouvoir à la vitesse d’un escargot. L’homme qui avait imploré sa clémence jeta un coup d’œil brillant d’envie à l’arme, puis il détala sans demander son reste.

Rand jeta un coup d’œil derrière lui et dut bien admettre que sa chance semblait avoir définitivement tourné. Hideux avec son museau de loup plaqué sur une tête humaine, un monstre se tenait en équilibre sur la rambarde bâbord, brandissant ce qui restait du bâton-lasso qui s’était brisé sous le choc un peu plus tôt.

Rand lutta pour s’emparer de l’épée – en réalité, son instinct le poussait à s’enfuir, mais ses jambes refusaient de lui obéir, exécutant de travers les ordres qu’il tentait de leur donner. Des points jaunes dansaient devant ses yeux et son torse le mettait à la torture depuis qu’il avait reçu un coup entre les omoplates.

Coincé et paralysé, Rand regarda le Trolloc lever ce qui restait de son bâton-lasso. L’arme était assez pointue pour transpercer une cage thoracique, ça ne faisait pas de doute, et la créature semblait avoir en tête un projet de ce type.

Pour Rand, le Trolloc se déplaçait comme dans un rêve. Hébété, il le regarda armer son bras sans bien comprendre que le coup le viserait, lui ouvrant le torse et déchiquetant tout sur son passage.

Rand eut l’impression que ses poumons se consumaient de l’intérieur.

Je suis sur le point de mourir ! Au nom de la Lumière ! je n’ai pas…

Le bras du monstre s’abattit, propulsant l’arme mortelle. Pétrifié, Rand trouva la force de crier un ultime : « Non ! »

Le bateau tangua violemment, envoyant une bôme percuter le Trolloc à la vitesse d’un cheval lancé au galop. Dans un terrible bruit d’os brisés, la créature fut entraînée sur le côté et finit par repasser par-dessus le bastingage.

Avant de se redresser, Rand prit le temps d’évaluer les oscillations de la bôme.

Je vais être à court de miracles, si ça continue, pensa-t-il, inquiet. Une série pareille ne peut pas durer jusqu’à la fin des temps.

Dès qu’il eut un répit, le jeune homme se leva et courut ramasser son épée.

Tenant l’arme à deux mains, comme Lan le lui avait appris, il regarda autour de lui, mais ne repéra pas l’ombre d’un ennemi. Alors que le bateau s’éloignait de la terre ferme, la nuit commença à étouffer les hurlements de rage des Trollocs restés sur l’autre berge.

Tandis que Rand rengainait son épée, un homme vêtu d’un manteau mi-long vint se camper devant lui. Le visage rond, l’inconnu arborait une crinière qui cascadait sur ses épaules, et une barbe touffue dissimulait presque entièrement sa bouche.

La bôme « frappa » de nouveau. L’évitant souplement, l’homme se tapa rageusement dans la main.

— Gelb, par la bonne Fortune ! où es-tu donc passé ? (Le marin parlait si vite, avalant une bonne moitié des mots, que Rand comprenait à peine le quart de ce qu’il disait.) Tu n’oses quand même pas te cacher de moi sur mon bateau ?

Un matelot apparut, tenant une lampe-tempête. Deux autres poussèrent vers le capitaine un petit homme au visage de fouine – celui qui avait offert le navire à Rand s’il consentait à lui laisser la vie.

Une contusion barrait le front du type, à l’endroit où Rand l’avait piétiné, quelques instants plus tôt.

— Gelb, dit le barbu d’un ton mesuré très étonnant dans les circonstances présentes, ne t’avais-je pas ordonné de fixer cette bôme ?

Gelb parut sincèrement surpris.

— Je l’ai fait ! J’ai même rudement serré le nœud. Je reconnais être un peu lent sur les bords, de temps en temps, mais j’ai toujours accompli mon devoir, capitaine Domon.

— Donc, tu es lent, d’après toi ? Mais pas quand il s’agit de dormir, dirait-on. Surtout lorsque tu es censé monter la garde. Nous aurions tous pu y passer, cette nuit, à cause de toi…

— Capitaine, c’est ce type le coupable ! (Gelb désigna Rand.) Quand il a déboulé, j’étais en train de patrouiller, comme il se doit, et il en a profité pour me défoncer à moitié le crâne avec une massue. J’ai tenté de me défendre, mais les Trollocs sont arrivés en force. Il est de mèche avec eux, capitaine, j’en mettrais ma tête à couper. C’est un Suppôt des Ténèbres !

— Moi, je crois qu’il est de mèche avec ma grand-mère sénile ! rugit Domon. Gelb, je t’ai prévenu, lors de ta précédente bourde. À Pont-Blanc, tu quitteras définitivement ce navire ! Maintenant, hors de ma vue avant que je décide de te jeter par-dessus bord dès ce soir !

Gelb détala sans demander son reste. Ouvrant et refermant les poings comme pour s’assouplir les doigts, Domon resta un long moment le regard dans le vague.