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D’une plume appliquée, il y consigna le montant et la nature de l’opération.

— C’est un peu cher, juste pour Pont-Blanc, protesta Thom.

— Et les dégâts occasionnés à mon vaisseau ? (Domon remit la balance et la bourse dans le coffre.) Plus une prime pour m’avoir obligé à fuir dans la nuit vers l’aval de la rivière, où des bancs de sable risquent de faire échouer le Poudrin.

— Et nos amis ? demanda Rand. Vous les accepteriez aussi ? Ils doivent avoir atteint la berge, et ils verront la lanterne accrochée à votre mât.

Le capitaine Domon en fronça les sourcils de surprise.

— Tu crois qu’on ne bouge pas, mon garçon ? Que la Fortune soit avec moi ! depuis que vous êtes à bord, nous avons bien dû parcourir une bonne lieue marine. Avec des Trollocs aux trousses, les rameurs se découvrent des trésors insoupçonnés d’énergie, et le courant nous a également bien aidés. Mais de toute façon, je ne m’approcherais plus de cette berge même si ma vieille grand-mère m’y attendait. Selon toute probabilité, je n’accosterai plus jusqu’à l’arrivée à Pont-Blanc. J’ai eu ma dose de Trollocs bien longtemps avant ce soir, et ça suffit pour toute une existence.

— Vous avez rencontré des monstres récemment ? demanda Thom, soudain très intéressé.

Domon hésita, comme s’il envisageait de mentir. Mais il décida de n’en rien faire.

— J’ai passé l’hiver au Saldaea, trouvère. Pas de gaieté de cœur, mais la rivière a gelé très tôt et la glace a tenu plus longtemps que d’habitude. Depuis les plus hautes tours de Maradon, on peut voir la Flétrissure, paraît-il, mais ça ne m’intéressait pas. Je connais la région, et il y a sans cesse des histoires de Trollocs qui attaquent une ferme isolée. Mais, cet hiver, il y a eu toutes les nuits des fermes incendiées ! Et même quelques villages entiers, à l’occasion. En ce qui concerne les cités, les monstres osent s’aventurer jusqu’au pied des fortifications. En plus de tout, les gens murmurent que c’est un signe : le Ténébreux s’agite et les Derniers Jours sont pour bientôt. (Domon se gratta la tête comme si cette perspective lui irritait le cuir chevelu.) J’ai hâte de retourner quelque part où personne ne croit à l’existence des Trollocs. Une cité où on prendrait mon histoire pour des racontars de voyageur.

Rand cessa d’écouter. Fixant la cloison d’en face, il pensa à Egwene et à tous les autres. Être en sécurité alors que leurs amis risquaient leur vie ne semblait pas juste. À l’aune de cette idée, la cabine du capitaine semblait soudain beaucoup moins confortable.

Thom se leva soudain, puis incita ses deux compagnons à l’imiter avant de les pousser vers l’échelle qui permettait d’entrer ou de sortir de la cabine.

Alors que le trouvère s’excusait bien bas de la mauvaise éducation de ses « péquenots », Rand gravit les échelons en silence.

Une fois sur le pont, Thom regarda autour de lui, constata que nul ne pouvait les entendre et ronchonna :

— Si vous aviez gardé vos pièces, j’aurais gagné notre passage en échange de quelques chansons et d’une poignée de contes.

— J’en doute…, objecta Mat. Selon moi, quand il parlait de nous jeter par-dessus bord, il ne plaisantait pas.

Rand s’accouda au bastingage et contempla un moment les eaux noires de la rivière. Dans cette nuit d’encre, on n’apercevait même pas les berges, mais…

— Tu n’y peux rien, mon garçon, dit Thom en tapotant l’épaule de son « apprenti ». Tes amis ont sans doute retrouvé Moiraine et Lan. Tu crois qu’on peut être entre de meilleures mains, dans des circonstances pareilles ?

— J’ai essayé de la dissuader de venir…

— Tu as fait ce que tu pouvais, fiston. Personne ne peut demander plus à un être humain.

— J’ai promis de la protéger, mais je n’ai pas été efficace… Non, pas efficace du tout.

21

Écouter le vent

Le soleil qui se levait sur la rivière Arinelle parvint à insinuer ses rayons jusque dans la petite dépression, non loin de la berge, où Nynaeve, adossée contre un tronc d’arbre, dormait à poings fermés. Sa monture se reposait aussi, la tête baissée mais les postérieurs en mouvement constant, à la manière des équidés.

Quand la lumière tomba sur ses paupières closes, la bête ouvrit les yeux et releva la tête. Les rênes étant enroulées autour de son poignet droit, Nynaeve fut elle aussi tirée du sommeil.

Un moment, elle regarda autour d’elle, se demandant où elle était. Quand elle se souvint, elle sonda le terrain avec plus d’attention encore. Mais il n’y avait rien, à part des arbres, sa jument et un tapis de feuilles mortes au fond de son refuge. Dans un coin très sombre, autour d’une souche, des champignons de l’année précédente formaient une couronne brunâtre.

— Si tu ne peux pas veiller une seule nuit, Nynaeve, marmonna la Sage-Dame, que la Lumière te protège ! (Elle déroula les rênes et se leva en se massant le poignet.) Tu aurais pu te réveiller dans un chaudron de Trollocs !

Les feuilles mortes crissèrent sous les pas de la jeune femme lorsqu’elle gravit la petite pente pour émerger de son refuge et jeter un coup d’œil alentour. Avec leur écorce craquelée et leurs branches nues, les quelques frênes qui se dressaient entre la rivière et elle paraissaient plus morts que vifs. Au-delà, l’onde aux reflets verts coulait majestueusement. Sur la berge d’en face, des conifères et des saules très épars semblaient monter la garde sur le cours d’eau. Si Moiraine ou un des jeunes villageois se trouvaient de l’autre côté, ils étaient rudement doués pour se cacher. Mais, bien entendu, il n’y avait aucune raison qu’ils essaient de traverser à l’endroit exact où elle était. Ils pouvaient être n’importe où en aval ou en amont de la rivière, et ce dans un rayon d’une bonne lieue.

S’ils sont encore de ce monde…

S’en voulant d’envisager une catastrophe, Nynaeve se laissa glisser jusqu’au fond de son refuge. Ce qui était arrivé la Nuit de l’Hiver, ou durant la bataille ayant précédé leur arrivée à Shadar Logoth, n’avait pas suffi à la préparer aux événements de la veille. Mashadar… Un ennemi terrifiant qui l’avait poussée à galoper à l’aveuglette en se demandant si elle n’était pas l’unique survivante du groupe. Et l’angoisse permanente de tomber sur des Trollocs ou sur un Myrddraal !

Nynaeve avait entendu des monstres hurler tout autour d’elle et les sonneries de cor lui avaient glacé les sangs. Mais si on exceptait la rencontre initiale, dans les ruines, elle n’avait vu les Trollocs qu’une fois, alors qu’elle était hors de la cité. Une dizaine de créatures avaient paru jaillir du sol à trente pas devant elle. Braillant de haine et d’excitation, elles s’étaient avancées en brandissant leurs étranges bâtons munis d’un lasso ou d’un harpon.

Alors que la Sage-Dame tentait de faire exécuter un demi-tour à sa monture, les Trollocs s’étaient tus, levant le museau comme pour humer l’air. Stupéfaite, Nynaeve les avait regardés se détourner et s’enfoncer dans la nuit. Cette étrange scène l’avait terrorisée plus que tout le reste…

— Ils connaissent l’odeur de leur proie, dit la Sage-Dame à sa monture, et ce n’est pas la mienne. L’Aes Sedai ne se trompe pas, semble-t-il : le Berger de la Nuit en a après elle.

Sa décision prise, la Sage-Dame saisit la bride de sa monture et entreprit de longer la rivière dans le sens de l’aval. Elle adopta un rythme très lent, sans cesser de surveiller la forêt autour d’elle. Même s’ils l’avaient dédaignée la veille, les Trollocs pouvaient être dans d’autres dispositions aujourd’hui.

Si elle gardait en permanence un œil sur les bois, Nynaeve accordait une attention tout aussi soutenue au sol qu’elle foulait. Si les autres avaient traversé en aval, par rapport à la position de son « camp », elle devrait en toute logique relever leurs empreintes à un moment ou à un autre. Voire les rencontrer en chemin. Sinon, suivre la rivière la conduirait inexorablement à Pont-Blanc, où elle trouverait une route menant à Caemlyn – puis à Tar Valon, si elle devait aller jusque-là.