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Cette simple idée bouleversait la Sage-Dame. Avant cette aventure, elle ne s’était pas plus éloignée de Champ d’Emond que Rand et ses fidèles amis. Bac-sur-Taren lui semblait un lieu exotique et Baerlon… Ah ! Baerlon ! Si elle n’avait pas été à la recherche d’Egwene et des garçons, quel plaisir elle aurait pris à admirer les merveilles d’une grande ville !

Malgré tout ce qui avait tourné de travers, Nynaeve refusait de baisser les bras. Un jour ou l’autre, elle rejoindrait Egwene et ses trois compagnons. Et, sinon, elle trouverait un moyen de faire payer à l’Aes Sedai les malheurs dont elle était responsable.

Ce serait l’un ou l’autre, mais en tout état de cause, elle ne finirait pas le bec dans l’eau.

En avançant, Nynaeve releva une multitude d’empreintes. Mais comment déterminer si c’était la piste de prédateurs ou de leurs victimes désignées ? Les traces de bottes pouvaient avoir été laissées par des humains ou des monstres. Les marques de sabots, en revanche, appartenaient à coup sûr aux Trollocs. Au-delà de cette distinction, la Sage-Dame devait s’avouer dépassée…

Alors qu’elle devait avoir parcouru environ une lieue, le vent charria jusqu’à ses narines une odeur de fumée. Produite par la combustion de bois, à l’évidence… Droit devant elle, et pas vraiment loin, aurait-on dit. Après une très courte hésitation, la Sage-Dame attacha sa monture à un sapin, au cœur d’un bosquet qui épargnerait de très mauvaises rencontres à la brave bête. La fumée pouvait signaler la présence de Trollocs, mais comment en être sûre, si elle n’allait pas vérifier ?

Les robes n’étant pas conçues pour les randonnées, Nynaeve se prit plus d’une fois les pieds dans l’ourlet de la sienne. Quand elle entendit hennir un cheval, elle jugea plus prudent d’avancer en se glissant de tronc en tronc. Alors qu’elle se faisait toute petite derrière un frêne pourtant assez massif pour la dissimuler, elle vit Lan entrer dans une petite clairière, tirer sur les rênes de son étalon noir puis mettre souplement pied à terre.

Assise sur une souche, devant un feu, l’Aes Sedai attendait que la bouilloire accrochée au-dessus des flammes veuille bien consentir à siffler. Derrière elle, sa jument blanche broutait l’herbe rachitique.

Nynaeve décida de ne pas se montrer.

— Ils ont tous filé, annonça le Champion à son Aes Sedai. Les quatre Blafards sont partis vers le sud environ deux heures avant l’aube. Même s’ils ne laissent pas beaucoup de traces derrière eux, leur piste ne pouvait pas m’échapper. En revanche, les Trollocs se sont volatilisés. Même les cadavres. C’est étonnant, parce que ces monstres n’ont pas l’habitude d’emporter leurs morts. Sauf quand ils crèvent de faim.

Moiraine souleva le couvercle de la bouilloire, jeta dedans une poignée de feuilles séchées et retira l’ustensile du feu.

— On peut espérer qu’ils sont retournés à Shadar Logoth, histoire de servir de proies à Mashadar. Mais ce serait trop demander, j’en ai peur…

L’odeur délicieuse de l’infusion vint soudain chatouiller les narines de Nynaeve.

Fasse la Lumière que mon estomac ne grommelle pas !

— Je n’ai pas trouvé de traces évidentes des garçons, et encore moins des autres… La terre boueuse a été trop retournée pour nous en dire aussi long que d’habitude.

Derrière son frêne, Nynaeve eut un sourire satisfait. L’échec du Champion relativisait le sien, si on y réfléchissait…

— Moiraine, continua Lan, je ne suis pas du tout tranquille… (D’un geste, il refusa la chope fumante que lui tendait l’Aes Sedai.) Non, merci, pas maintenant… (Une main sur le pommeau de son épée, sa cape changeant de couleur au gré de ses mouvements, le Champion commença à faire les cent pas devant le feu.) Des Trollocs à Deux-Rivières, c’était plus qu’étrange – surtout un nombre pareil. Mais que dire alors de la traque d’hier ? Un bon millier de monstres ont dû participer à la battue.

— Nous avons eu de la chance qu’ils ne soient pas tous restés à Shadar Logoth pour fouiller jusqu’à la dernière maison… Les Myrddraals ont dû se douter que nous nous y cacherions, mais ils ont sûrement eu peur de ce qui les attendait s’ils retournaient les mains vides au mont Shayol Ghul. Le Ténébreux n’a jamais été un maître tolérant…

— N’essaie pas de changer de sujet, dit Lan. Tu sais très bien ce que je veux dire. Si mille Trollocs étaient disponibles, pourquoi n’ont-ils pas été envoyés à Deux-Rivières ? Il n’y a qu’une seule réponse, hélas. Ils ont été mobilisés après que nous eûmes traversé la rivière Taren. À ce moment-là, il a dû sembler évident qu’un seul Myrddraal et un unique poing de Trollocs ne suffiraient pas.

» Mais comment nos ennemis ont-ils fait ? Si mille monstres peuvent être transférés si loin au sud de la Flétrissure, et ce sans que quiconque le remarque, rien n’empêche que dix mille tueurs soient lâchés au cœur même du Saldaea, d’Arafel ou du Shienar. Dans ce cas, les Terres Frontalières pourraient être submergées en moins d’un an !

— Le monde entier le sera dans cinq minutes, dit Moiraine, si nous ne retrouvons pas ces garçons. Je me pose les mêmes questions que toi, avec la même inquiétude, mais je n’ai aucune réponse… Les Chemins sont fermés, et depuis l’Ère de la Folie, aucune Aes Sedai n’a jamais été assez puissante pour Voyager. Sauf si un des Rejetés est libre – fasse la Lumière que cela n’arrive jamais ! –, il n’existe personne, aujourd’hui, qui en soit capable. De toute façon, je doute que tous les Rejetés, en unissant leurs forces, soient en mesure de transférer un millier de Trollocs. Lan, occupons-nous des problèmes les plus urgents. Tout le reste devra attendre.

— Les garçons…, fit simplement le Champion.

— Pendant ton absence, je n’ai pas chômé. L’un d’eux est vivant, de l’autre côté de la rivière. Les deux autres… Eh bien, j’ai capté quelque chose, en descendant la rivière, mais ce fut très fugitif. Le lien a été brisé quatre heures avant que je commence mes recherches…

Cachée derrière son frêne, Nynaeve en plissa le front de perplexité.

— Tu crois que les garçons sont prisonniers des Blafards qui se dirigent vers le sud ? demanda Lan, cessant soudain de tourner en rond.

— C’est possible… (Avant de continuer, Moiraine se servit une chope d’infusion.) Mais je refuse de croire qu’ils soient morts. C’est une hypothèse irrecevable ! Tu connais l’enjeu, n’est-ce pas ? Je dois avoir ces jeunes gens… Je sais que nos ennemis les traqueront, et je m’attends à une opposition au sein même de la Tour Blanche, voire de la Chaire d’Amyrlin en personne. Certaines Aes Sedai n’accepteront qu’une solution, et je m’y résigne. Mais…

Soudain, l’Aes Sedai posa sa chope, se leva et fit la grimace.

— Quand on se concentre trop sur le loup, dit-elle, on finit mordu à la cheville par une souris… (Elle riva les yeux sur le frêne de Nynaeve.) Maîtresse al’Meara, vous pouvez vous montrer, si ça vous chante…

Nynaeve se redressa et épousseta à la hâte le devant de sa robe.

Son épée au poing, Lan aussi regardait fixement l’arbre. Quand il reconnut la Sage-Dame, il rengaina sa lame avec plus de vigueur qu’il eût été nécessaire. Le Champion garda son visage de pierre. Pourtant, Nynaeve crut voir une certaine tristesse dans le sourire qui flottait sur ses lèvres.

Du dépit, plutôt ? Le Champion ne l’avait pas repérée, et elle s’en rengorgeait !