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Son triomphe fut de courte durée. Redevenant sérieuse, elle plongea son regard dans celui de Moiraine et avança d’un pas décidé. Elle aurait donné cher pour paraître calme et détachée, mais sa voix vibrante de colère la trahit :

— Dans quoi as-tu entraîné Egwene et les garçons ? (Le passage au tutoiement, dans de telles circonstances, n’avait rien d’amical.) De quel sordide plan imaginé par les Aes Sedai vont-ils devenir les marionnettes ?

Moiraine reprit sa chope et sirota paisiblement son infusion. Quand Nynaeve fut trop près à son goût, Lan tendit un bras pour lui barrer le chemin. Elle voulut chasser cet obstacle, mais le bras du Champion ne bougea pas davantage que l’eût fait une branche de chêne. Si la Sage-Dame n’avait rien d’une frêle donzelle, des muscles en acier se révélèrent un peu trop pour elle…

— Un peu d’infusion ? demanda Moiraine.

— Non ! Je ne boirais pas ta tisane même si je crevais de soif ! Les gens de Champ d’Emond ne sont pas des pierres sur le plateau de jeu des Aes Sedai.

— Tu es mal placée pour faire ce genre de déclaration, dit Moiraine. (Elle s’intéressa intensément à son infusion, ménageant ses effets.) Après tout, tu peux toi aussi accéder au Pouvoir de l’Unique.

Nynaeve tenta de nouveau d’écarter le bras de Lan. L’opération se révélant impossible, elle décida de penser à autre chose.

— Et si tu affirmais que je suis un Trolloc, tant qu’on y est ?

Agacée par le sourire supérieur de Moiraine, Nynaeve eut une envie dévorante de la gifler.

— Sage-Dame, crois-tu que je puisse être face à une femme comme toi sans la reconnaître au premier coup d’œil ? Tu es capable de puiser dans la Source Authentique et de canaliser le Pouvoir. C’est un talent brut, bien entendu, mais je l’ai senti – exactement comme tu as capté le potentiel d’Egwene. Selon toi, comment ai-je su que tu étais derrière ce frêne ? Si j’avais été plus concentrée, je t’aurais repérée au moment où tu approchais de nous. Un Trolloc, toi ? Non, je ne crois pas, puisque je ne sens pas en toi la souillure du Ténébreux.

» Mais qui es-tu vraiment, Nynaeve al’Meara, Sage-Dame de Champ d’Emond et utilisatrice instinctive du Pouvoir de l’Unique ?

Nynaeve remarqua que Lan la regardait d’une façon qui lui déplaisait souverainement. Rien ne se voyait sur son visage, mais il y avait comme une lueur dans ses yeux – à croire qu’il s’intéressait à une sorte d’animal de cirque.

Egwene est un être spécial, je l’ai toujours su. Un jour, elle sera une très grande Sage-Dame. Mais là, l’Aes Sedai et son Champion essaient de me rouler dans la farine, et…

— Je ne veux plus rien entendre ! Tu…

— Il faut m’écouter ! cria Moiraine. À Champ d’Emond, je me doutais de quelque chose avant même de t’avoir rencontrée. Les gens m’ont dit à quel point leur Sage-Dame était troublée de n’avoir pas prédit la durée exceptionnelle de l’hiver. Ils ont louangé ses prévisions concernant le temps et les récoltes. À les entendre, ses onguents et ses potions étaient hors du commun, guérissant tout sans laisser ni séquelles ni cicatrices. Tout ce que j’ai glané de négatif concernait ton âge. Une poignée de grincheux te trouvent trop jeune pour ton poste. Bien entendu, ta précocité a encore plus éveillé mon intérêt.

— Maîtresse Barran m’a très bien formée…

Nynaeve tenta de regarder plutôt Lan, mais elle retrouva dans ses yeux la lueur qui l’avait gênée auparavant. Mal à l’aise, elle décida de contempler l’eau de la rivière, derrière l’Aes Sedai.

Les villageois se sont répandus en âneries devant une étrangère ! Un jour, ils me paieront ça.

— Qui m’a accusée d’être trop jeune ?

Moiraine ne se laissa pas distraire par la question.

— Contrairement à la plupart des femmes qui prétendent pouvoir écouter le vent, tu le fais vraiment, au moins en certaines circonstances.

» En réalité, ça n’a aucun rapport avec le vent, bien entendu. C’est une affaire d’Air et d’Eau, et ça ne s’apprend pas. Tu es née avec ce don, exactement comme Egwene. Mais tu as appris à le maîtriser, et elle n’en est pas encore là. J’ai su dès que je t’ai vue. Tu te souviens ? J’ai soudain demandé si tu étais la Sage-Dame… Pourquoi, selon toi ? Tu ressemblais comme une sœur à toutes les jeunes femmes qui s’étaient faites belles pour Bel Tine. Et même si je savais que la Sage-Dame était jeune, je m’attendais à quelqu’un du double de ton âge.

Nynaeve se rappelait parfaitement cette scène pénible. Son interlocutrice, plus autoritaire et plus sereine que toutes les femmes du Cercle, splendide dans une robe comme elle n’en avait jamais vu, s’était adressée à elle en l’appelant « mon enfant ». Puis elle avait sursauté et, sautant du coq à l’âne, avait demandé si elle était bien face à la Sage-Dame du village…

Nynaeve se sentit très mal à l’aise. Le Champion et l’Aes Sedai la regardaient, chacun à sa façon, semblant attendre quelque chose d’elle.

— Non, ce que tu dis est impossible ! Je m’en serais aperçue. Tu veux m’abuser, mais ça ne marchera pas.

— Pourquoi t’en serais-tu aperçue ? Quel indice aurait pu te mettre sur la voie ? Toute ta vie, tu as entendu dire que les Sages-Dames « écoutent le vent ». De plus, tu aurais préféré annoncer devant tout le village que tu étais un Suppôt des Ténèbres, plutôt que d’admettre, même dans le coin le plus reculé de ton esprit, un lien quelconque avec le Pouvoir de l’Unique ou les abominables Aes Sedai. (Moiraine eut un petit sourire moqueur.) Mais je peux te décrire comment ça a commencé.

— Je ne veux plus rien entendre ! explosa Nynaeve.

L’Aes Sedai ne se laissa pas perturber.

— Il y a quelque chose comme huit ou dix ans – l’âge varie, mais c’est toujours très tôt –, tu as désiré quelque chose plus que tout au monde. Quelque chose dont tu avais vraiment besoin. Et tu l’as eu. Par exemple, une branche qui se plie au bon moment, te permettant de sortir d’un étang où tu allais te noyer. Ou peut-être un ami, ou un animal domestique, miraculeusement guéri alors qu’on le croyait condamné.

» Sur le coup, tu n’as rien éprouvé de spécial, mais une semaine après – voire dix jours – la réaction s’est produite. C’est inévitable quand on touche pour la première fois la Source Authentique. C’était peut-être de la fièvre et des frissons, une crise soudaine qui t’a forcée à t’aliter, mais qui a passé très vite. Les réactions sont très variées, vois-tu, mais aucune ne dure plus de quelques heures. Parfois, c’est un mélange de migraine, de langueur et d’euphorie qui pousse le sujet à prendre des risques insensés ou à tituber comme un ivrogne. Un accès de vertige, qui empêche de tenir correctement debout et entraîne des troubles du langage – comme avaler les mots, par exemple. Il y a d’autres symptômes. Te souviens-tu des tiens ?

Ses jambes refusant de la porter, Nynaeve s’assit à même le sol. Elle se souvenait, oui, mais elle refusait d’y croire. Une coïncidence, voilà tout. À moins que Moiraine ait posé aux villageois plus de questions qu’elle l’aurait cru ?

Bien sûr, c’était évident ! L’Aes Sedai savait grâce aux villageois, et c’était encore un de ses trucs.

Lan tendit une main pour aider la Sage-Dame à se relever. Elle ne s’en aperçut même pas.

— Je continue, annonça Moiraine, impitoyable. À un moment, tu as utilisé le Pouvoir pour soigner Perrin ou Egwene. Cela a tissé un lien entre vous. On sent la présence d’une personne qu’on a soignée ainsi, c’est bien connu. À Baerlon, tu es venue tout droit à l’Auberge du Cerf et du Lion, alors que ce n’était pas l’établissement le plus proche des différentes portes par lesquelles tu as pu entrer. Parmi les villageois, seuls Perrin et Egwene étaient présents lors de ton arrivée. Alors, lequel ? L’apprenti forgeron ou la jeune fille ? Les deux, peut-être…