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— Egwene…, souffla Nynaeve.

Depuis toujours, elle trouvait normal de pouvoir parfois deviner qui approchait d’elle. Mais elle n’avait jamais fait le rapprochement avec son don de guérisseuse. Or, ce « sixième sens » fonctionnait exclusivement avec des gens qu’elle avait sauvés presque par miracle.

Dans ces cas-là, elle savait toujours à l’avance qu’un médicament aurait un effet inespéré. Pareillement, quand elle prédisait le temps ou annonçait de très bonnes récoltes, elle avait la certitude de ne pas se tromper.

D’accord, mais était-ce si extraordinaire que ça ? Si toutes les Sages-Dames n’étaient pas capables d’écouter le vent, ça restait l’apanage des meilleures. Maîtresse Barran lui avait appris que ça marchait ainsi – et qu’elle figurerait un jour parmi l’élite des Sages-Dames.

— Egwene avait attrapé la dengue, souffla Nynaeve, les yeux baissés comme si elle préférait s’adresser au sol. J’étais toujours l’apprentie de maîtresse Barran, et elle m’avait envoyée chez la pauvre petite. Étant très jeune, j’ignorais que la Sage-Dame avait les choses bien en main. Une poussée de dengue, c’est terrible à voir. La petite fille était trempée de sueur, elle gémissait et elle s’agitait. Un moment, j’ai cru avoir mal compris le nom de la maladie… « Dengue » et « dingue », bien sûr… Maîtresse Barran m’avait dit que la fièvre tomberait le lendemain, ou au plus tard le surlendemain, mais je croyais qu’elle m’avait menti pour me rassurer.

» J’ai pensé qu’Egwene agonisait. J’étais souvent venue la garder quand elle était petite, pour permettre à sa mère de s’absenter. Certaine que j’allais la voir mourir, j’ai éclaté en sanglots… Lorsque maîtresse Barran est arrivée, une heure plus tard, la fièvre était tombée. La Sage-Dame a été surprise, mais elle s’est davantage occupée de moi que d’Egwene. Selon moi, elle a dû penser que j’avais donné un médicament à la petite, et que j’avais trop peur pour le dire. En tout cas, elle a tenté de me réconforter, m’assurant que je n’avais pas fait de mal à Egwene. Une semaine plus tard, dans le salon de maîtresse Barran, je me suis écroulée sur le sol, brûlante de fièvre et prise de convulsions. Elle m’a mise au lit, mais j’étais déjà rétablie à l’heure du dîner…

Nynaeve se tut et se prit la tête à deux mains.

L’Aes Sedai a choisi un bon exemple… Que la Lumière la consume ! Moi, utiliser le Pouvoir comme une Aes Sedai ! Moi, un maudit Suppôt des Ténèbres, comme toutes ces femmes !

— Tu as eu beaucoup de chance, dit Moiraine.

Nynaeve releva brusquement la tête.

Comme si tout ça ne le concernait plus, Lan s’éloigna et alla s’occuper de son étalon noir.

— De la chance, moi ?

— Tu as réussi à maîtriser à peu près le Pouvoir, même si le contact avec la Source Authentique restait des plus aléatoires. Si tu avais échoué, tu en serais morte, tout simplement. Le sort que connaîtra Egwene si tu réussis à l’empêcher d’aller à Tar Valon.

— Si j’ai pu m’en tirer…, commença Nynaeve.

Elle s’interrompit, consciente que ce qu’elle allait dire reviendrait à abonder dans le sens de l’Aes Sedai.

— Si j’ai pu m’en tirer, elle a toutes ses chances… Pourquoi irait-elle à Tar Valon, histoire d’être compromise dans vos machinations ?

Moiraine secoua très lentement la tête.

— Les Aes Sedai cherchent les jeunes détentrices « naturelles » du Pouvoir avec l’acharnement qu’elles mettent à débusquer les hommes capables de toucher la Source Authentique. Il faut que tu saches que ce n’est pas seulement pour faire grossir nos rangs ou parce que nous craignons un mauvais usage du Pouvoir. Les aptitudes de ces femmes sont très rarement assez fortes pour être dangereuses. De plus, sans enseignement, leur aptitude à toucher la Source Authentique restera limitée et aléatoire, ce qui réduit encore la menace. Enfin, elles ne sont pas menacées par la forme très spéciale de folie qui pousse les hommes à commettre des exactions ou des crimes.

» Nous cherchons ces femmes pour leur sauver la vie, Nynaeve ! Surtout celles qui ne parviennent jamais à établir le moindre contrôle sur le Pouvoir…

— La fièvre et les frissons que j’avais n’auraient tué personne, surtout pas en quelques heures… J’ai eu les autres symptômes, et ils n’étaient pas plus inquiétants. De plus, ils ont disparu au bout de quelques mois.

— Ce n’étaient que des effets secondaires, expliqua patiemment Moiraine. Chaque fois, ils surviennent un peu plus tôt après le contact avec la Source Authentique. Puis les deux événements se produisent en même temps… À partir de là, il n’y a plus de réactions, mais un compte à rebours commence… Un an… Deux… J’ai connu une femme qui a résisté cinq ans. Sur quatre « naturelles » comme toi ou Egwene, trois ne survivent pas si elles ne reçoivent pas une formation. Leur fin est moins horrible que celle des hommes, mais elle n’est pas agréable – si on peut qualifier ainsi toute façon de quitter ce monde. Des convulsions, des hurlements… L’agonie dure des jours, et nul ne peut l’arrêter. Même si elles unissaient leurs forces, toutes les Aes Sedai de Tar Valon n’y parviendraient pas.

— Des mensonges…, souffla Nynaeve. En interrogeant les villageois, tu as appris pour Egwene, et pour mon étrange maladie. Avec ces éléments, tu as monté une histoire.

— Allons, tu sais bien que c’est faux…

À contrecœur, Nynaeve acquiesça. De sa vie elle n’avait jamais eu plus de mal à capituler, mais nier l’évidence ne servait plus à rien, au point où elle en était. À l’époque où elle jouait encore à la poupée, la première apprentie de maîtresse Barran était morte exactement comme Moiraine l’avait dit. Et à Promenade de Deven, quelques années plus tôt, une autre jeune femme avait péri ainsi. Une apprentie de Sage-Dame, également, capable elle aussi d’écouter le vent…

— Tu as un grand potentiel, dit Moiraine. Avec une formation, tu deviendras peut-être plus puissante qu’Egwene – et pourtant, je crois qu’elle sera une des plus grandes Aes Sedai de tous les temps !

Nynaeve recula comme si elle avait été face à un serpent venimeux.

— Non, je n’ai rien à voir avec…, commença-t-elle.

Avec quoi ? Ce que je suis ? Voyons, c’est ridicule…

— Moiraine, je voudrais que tu ne parles de ça à personne. C’est une… requête.

Ce dernier mot faillit arracher la gorge à la Sage-Dame. Plutôt que d’implorer une Aes Sedai, elle aurait préféré affronter une horde de Trollocs.

Mais Moiraine hocha simplement la tête, redonnant un peu de cœur au ventre à son interlocutrice.

— Tout ça n’explique pas ce que vous voulez aux trois garçons, Lan et toi.

— Le Ténébreux les cherche, et j’entends l’empêcher de les trouver. M’opposer à lui est un réflexe. Tu vois une raison plus justifiée ? (Moiraine finit son infusion tout en observant Nynaeve par-dessus le rebord de sa chope.) Lan, nous allons devoir partir. Vers le sud, je crois. Et je crains que la Sage-Dame ne nous accompagne pas.

Nynaeve eut un rictus dégoûté. À la façon dont elle prononçait le mot « Sage-Dame », on devinait aisément ce que pensait l’Aes Sedai.

Elle me méprise parce que je me détourne d’une grande destinée, selon elle, pour mener une existence minable à Champ d’Emond…

Mais c’est une ruse ! En réalité, elle ne veut pas que je vienne. Elle me manipule pour que je rentre chez moi et que je lui fiche la paix.

— Détrompe-toi ! Je viens, et personne ne pourra m’en empêcher.