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— Nul n’a l’intention de t’en empêcher, assura Lan en rejoignant les deux femmes. (Il vida la bouilloire sur les flammes et retourna les cendres avec un bâton.) Encore quelqu’un qui fait partie de la Trame, Moiraine ?

— Peut-être bien… J’aurais dû parler un peu plus avec Min…

— Tu vois, Nynaeve, tu es vraiment la bienvenue…

Lan avait prononcé le nom de la Sage-Dame avec une étrange hésitation, comme s’il brûlait d’ajouter un « Sedai » derrière.

Nynaeve détesta ce qu’elle prit pour une façon de se moquer d’elle. Elle s’agaça aussi que l’Aes Sedai et son Champion parlent devant elle de choses qui la dépassaient, mais de l’eau coulerait sous les ponts avant qu’elle s’abaisse à leur demander des explications.

Le Champion s’acquitta des préparatifs du départ avec sa grâce et sa fluidité habituelles. Bientôt, Mandarb et Aldieb furent fin prêts.

— Je vais chercher ton cheval, dit-il à Nynaeve lorsqu’il eut terminé.

Il s’éloigna le long de la rive et la Sage-Dame ne put s’empêcher de sourire. Après qu’elle l’eut espionné à son insu, voilà qu’il entendait trouver tout seul sa monture. Eh bien, elle lui souhaitait beaucoup de plaisir, parce qu’elle n’était pas du genre à laisser des indices sur une piste. Quand il reviendrait les mains vides, quelle joie ce serait !

— Pourquoi voyager vers le sud ? demanda Nynaeve à Moiraine. Je t’ai aussi entendue dire qu’un des garçons est de l’autre côté de la rivière. Comment le sais-tu ?

— J’ai donné à chacun des garçons un « cadeau » qui crée en réalité un lien entre eux et moi. Il s’agit d’une pièce d’argent, et tant qu’ils l’auront sur eux – sans être morts – je pourrai les localiser.

Nynaeve tourna la tête dans la direction qu’avait empruntée le Champion.

— Non, pas ce genre de lien… Cela me permet simplement de savoir s’ils sont toujours en vie, et de les retrouver quand nous sommes séparés. Une précaution judicieuse, non, dans les circonstances présentes ?

— Je déteste tout ce qui peut te lier à des gens de chez moi, dit la Sage-Dame, inflexible. Mais si ça nous aide à les retrouver…

— C’est le but de l’opération… Si c’était possible, j’aurais aimé commencer par le garçon qui a traversé la rivière. (Un instant, la voix de l’Aes Sedai trahit son intense frustration.) Il est à moins d’une lieue de nous ! Mais je n’ai pas de temps à perdre… Donc, il devra gagner tout seul Pont-Blanc. Un jeu d’enfant, maintenant que les Trollocs sont partis. Et les deux garçons qui descendent la rivière auront sûrement besoin de mon aide plus que celui-là. Ils ont perdu leurs pièces et des Myrddraals les poursuivent, ou prévoient de nous intercepter tous à Pont-Blanc. Je dois agir en fonction de l’urgence, et…

— Les Myrddraals les ont peut-être déjà tués, souffla Nynaeve.

L’Aes Sedai secoua la tête, comme si cette éventualité, bien trop triviale, ne méritait pas d’être envisagée.

— Où est Egwene ? demanda la Sage-Dame. Tu ne l’as même pas mentionnée.

— Parce que je ne sais rien d’elle… Mais j’espère qu’elle va bien.

— Tu ne sais rien ? Tu espères ? Après avoir répété que tu voulais la conduire à Tar Valon pour la sauver, tu te désintéresses de son sort ?

— Si je la cherche, les Myrddraals auront plus de temps pour s’en prendre aux deux garçons qui se dirigent vers le sud. C’est eux, la cible du Ténébreux, pas Egwene. Nos ennemis ne se soucieront pas d’elle tant qu’ils n’auront pas capturé leurs proies.

Nynaeve se souvint de sa rencontre avortée avec les monstres, mais elle continua à défier Moiraine :

— Donc, je dois me contenter de ça : Egwene est vivante, avec un peu de chance, du moins… Mais elle est peut-être seule, terrorisée et blessée, tout ça à des jours de marche de la civilisation. En d’autres termes, nous seuls pouvons l’aider et tu as décidé de l’abandonner.

— Elle peut être en sécurité de l’autre côté de la rivière, avec le garçon qui a traversé. Ou elle se dirige vers Pont-Blanc en compagnie des deux autres. Dans tous les cas, elle n’est plus menacée par les Trollocs. Egwene est forte, intelligente et tout à fait capable d’atteindre Pont-Blanc seule, s’il le faut. Tu veux croire qu’elle a besoin d’aide, alors que c’est improbable, et ne pas secourir les jeunes gens qui sont vraiment en danger ? Dois-je la chercher et me désintéresser des deux malheureux qui ont des Myrddraals aux trousses ? Je me soucie d’Egwene, crois-moi, mais je lutte contre le Ténébreux, et ce combat prime tout.

Énervée par le calme de l’Aes Sedai – alors qu’elle évoquait d’horribles éventualités –, Nynaeve aurait voulu hurler de rage. Refoulant ses larmes, elle détourna la tête afin que Moiraine ne mesure pas son désarroi.

Au nom de la Lumière ! une Sage-Dame est censée s’occuper de tous ses villageois. Pourquoi m’imposer un choix pareil ?

— Lan approche, annonça Moiraine.

Elle se leva et ajusta le tombé de sa cape sur ses épaules.

Au point où elle en était, Nynaeve tressaillit à peine quand elle vit le Champion arriver en tenant son cheval par la bride. Cela dit, elle fit quand même la moue quand Lan lui confia l’animal. S’il avait triomphé, au lieu de rester de marbre, elle aurait au moins pu lui en vouloir…

Quand il vit de plus près la Sage-Dame, Lan écarquilla les yeux de stupeur. Se détournant, la jeune femme s’essuya les joues.

Comment ose-t-il se moquer de moi parce que je pleure ?

Eh bien, voilà, elle avait une raison de lui en vouloir…

— Tu viens, Sage-Dame ? lança Moiraine sans trop d’aménité.

Nynaeve sonda une dernière fois la forêt, se demandant si Egwene était quelque part dans ce labyrinthe végétal, puis elle se résigna à monter en selle. Déjà perchés sur leurs chevaux, Moiraine et Lan avaient pris la direction du sud.

Nynaeve les suivit en s’efforçant de ne pas regarder en arrière. Pour ce faire, elle riva les yeux sur le dos de Moiraine.

Cette Aes Sedai avait une confiance absolue en ses plans et en son pouvoir. Mais s’ils ne finissaient pas par retrouver les garçons et Egwene, tous sains et saufs, rien ne la protégerait de l’ire de la Sage-Dame de Champ d’Emond.

Je peux canaliser le Pouvoir, c’est toi-même qui me l’as dit. Donc, rien ne m’empêchera de l’utiliser contre toi !

22

Choisir son chemin

Dans un petit bosquet, sous un tas de branches de cèdre taillées à la hâte dans l’obscurité, Perrin dormait toujours alors que le soleil était levé depuis longtemps. Sans les aiguilles qui lui taquinaient la peau à travers ses vêtements toujours humides, il n’aurait sans doute pas ouvert l’œil de sitôt, s’abandonnant à l’extase d’un rêve où il travaillait à la forge de maître Luhhan, dans son beau village nommé Champ d’Emond.

Arraché à ce délice, il ouvrit les yeux et se demanda un instant ce qu’il fichait sous un entrelacs de branches.

Quand il se souvint, et s’assit en sursaut, la plus grande partie de sa literie végétale tomba sur le sol. Mais il en resta assez sur ses épaules et sur sa tête pour lui donner des faux airs d’arbre. Un grand arbre, soit dit en passant…

Le souvenir de Champ d’Emond s’effaça, remplacé par celui de la nuit précédente – la pire de sa vie, à tel point qu’elle lui paraissait encore plus réelle que la journée qui commençait.

Sur ses gardes, Perrin récupéra sa hache sous le tas de branches, la saisit à deux mains et regarda autour de lui, l’air méfiant. Rien ne bougeait par cette matinée froide et sinistre. S’il y avait des Trollocs sur la berge orientale de la rivière, ils ne se déplaçaient pas – en tout cas, pas à proximité de Perrin.