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Le jeune homme prit une grande inspiration, posa la hache sur ses genoux et attendit que son cœur veuille bien cesser de battre la chamade.

Le bosquet était le seul refuge qu’il avait trouvé la veille. Comme il n’était pas très dense, la protection se révélait toute relative, et, s’il se relevait, Perrin serait visible de loin. Enclin à la prudence, il choisit de ramper jusqu’à la lisière de son pauvre fief. De là, il observa la berge tout en se grattant furieusement aux endroits où les aiguilles lui avaient irrité la peau.

Le vent violent de la veille avait cédé la place à une brise discrète qui faisait à peine onduler la surface de l’Arinelle. À cet endroit, la rivière, très large, coulait majestueusement. Un obstacle probablement impossible à franchir pour un Blafard. De toute façon, rien ne bougeait sur la berge d’en face, assez boisée pour que les branches puissent servir d’indicateurs de mouvement.

Perrin ignorait s’il devait vraiment se réjouir de cette quiétude. L’absence de Trollocs et de Myrddraals ne le dérangeait pas, bien sûr, mais l’apparition d’une Aes Sedai, d’un Champion – ou, mieux encore, d’un de ses amis – lui aurait fortement remonté le moral.

Si les souhaits étaient des ailes, les moutons voleraient !

Le dicton favori de maîtresse Luhhan, qui en connaissait un rayon en matière de sagesse populaire…

Depuis son spectaculaire vol plané, Perrin n’avait plus vu l’ombre de la queue de son cheval. N’ayant rien contre les équidés, il espérait que celui-ci serait sorti sans peine de la rivière. Cela dit, il avait l’habitude de marcher plus que de chevaucher, et ses bottes, d’excellente qualité, étaient munies de semelles inusables. S’il n’avait rien à manger, sa fronde lui ceignait toujours la taille – une façon pratique de la transporter – et il avait dans ses poches assez de fil à collet pour piéger plus d’un lapin. Tout ce qui lui servait à faire du feu était resté dans ses sacoches mais, dans une forêt de cèdres, il n’aurait aucun mal à se procurer de l’amadou, puis à se confectionner une sorte de briquet.

Restait le problème des vêtements. Sa cape était à jamais perdue, et le reste de sa tenue était encore humide après le bain imprévu de la veille. Dans ces conditions, comment s’étonner qu’il tremble de froid ? Trop fatigué, il s’était endormi sans se soucier de ce problème. Et maintenant, que devait-il faire ? Se déshabiller et accrocher ses frusques à des branches ? Même s’il ne faisait pas très froid, il se voyait mal rester nu au milieu de la forêt.

Non, mieux valait se fier au temps, qui était la clé de tout. S’il patientait, ses habits sécheraient, un lapin se laisserait piéger et il finirait par avoir allumé un feu. Bien sûr, son estomac grommelait, mais il devait penser à autre chose. Pour l’heure, il avait d’autres priorités. Depuis toujours, ne faisait-il pas chaque chose en son temps, en commençant par la plus urgente ? C’était son style, voilà tout…

Perrin regarda de nouveau la rivière. Même si ça ne se voyait pas vraiment, le courant était très fort. Moins bonne nageuse que lui, Egwene avait peut-être réussi à traverser, mais…

Non, il ne devait pas penser ainsi ! Egwene avait sûrement traversé, accostant plus loin en aval que lui, parce qu’elle avait dû lutter davantage contre le courant.

Tambourinant sur le sol, l’apprenti forgeron prit le temps de la réflexion. Quand il eut fini, il reprit sa hache, se leva et longea la rivière vers l’aval.

Cette berge de l’Arinelle était beaucoup moins boisée que l’autre. Quelques arbres poussaient dans ce qui serait une prairie si le printemps consentait un jour à arriver, certains allant jusqu’à former des bosquets où des conifères côtoyaient des frênes et des aulnes plus dénudés les uns que les autres. Plus on descendait la rivière, et plus ces îlots de végétation devenaient petits et perdaient en densité. Pas vraiment de quoi se cacher efficacement, mais en l’absence d’autre chose…

Accroupi, Perrin passa de bosquet en bosquet, n’hésitant jamais à s’allonger sur le ventre, au cœur de ces refuges, afin d’étudier longuement les deux berges. Selon Lan, la rivière était un obstacle infranchissable pour les Trollocs et les Blafards. Mais le Champion pouvait se tromper, comme tout le monde. S’ils apercevaient Perrin, les monstres oublieraient peut-être leur phobie de l’eau. Il était donc très important qu’il ne se fasse pas voir.

Perrin avait couvert près d’une lieue, plus furtif qu’une ombre, lorsqu’il s’immobilisa à une assez courte distance d’un bosquet de saules aux allures de havre de paix.

L’ennui, c’était le sol, ou plutôt l’empreinte de sabot qui s’étalait au milieu d’un petit carré de terre nue entouré d’un tapis d’herbe brunâtre – les vestiges de la luxuriante végétation de l’année précédente.

L’ennui, vraiment ? En y regardant mieux, ce n’était pas ça du tout ! Car si certains Trollocs avaient bel et bien des sabots, ils ne les munissaient sûrement pas de fers à cheval – et surtout pas de fers équipés d’une double barre transversale de soutien, une spécialité de maître Luhhan.

Oubliant qu’on pouvait éventuellement le voir depuis l’autre berge, Perrin chercha d’autres empreintes. Sur l’herbe morte, les sabots ne s’« imprimaient » pas vraiment bien, mais l’apprenti forgeron réussit néanmoins à suivre une piste qui s’écartait de la rivière pour s’enfoncer dans un bosquet de cèdres suffisamment serrés les uns contre les autres pour arrêter le vent et faire obstacle aux regards ennemis. Au milieu de ce refuge providentiel, les branches d’un énorme pin s’élançaient majestueusement vers le ciel.

Un sourire sur les lèvres, Perrin entra dans l’abri végétal sans se soucier du boucan qu’il faisait. Très vite, il déboula dans une minuscule clairière nichée derrière le pin géant.

Assise devant un petit feu, dos contre le flanc de Bela, Egwene brandissait une branche morte qu’elle avait visiblement l’intention d’utiliser comme une massue.

— J’aurais dû t’appeler…, dit Perrin, ennuyé d’avoir fait peur à son amie.

Jetant son arme, Egwene se leva, courut jusqu’au jeune homme et lui passa les bras autour du cou.

— J’ai cru que tu t’étais noyé… Mais tu es encore trempé ! Viens te réchauffer près du feu. Tu as perdu ton cheval, je suppose ?

Perrin s’assit devant le feu et se réchauffa les mains au-dessus des flammes, ravi de sentir leur douce chaleur. Egwene sortit d’une de ses sacoches du fromage et du pain enveloppés d’un morceau de toile goudronnée – grâce à cette précaution, la nourriture était sèche malgré son séjour dans l’eau – et regarda son ami manger avec un doux sourire.

Tu t’inquiétais pour elle, pensa le jeune homme, et elle s’en est tirée beaucoup mieux que toi !

— C’est Bela qui m’a fait traverser, dit Egwene en flattant l’encolure de la jument. Elle a fui les Trollocs, et elle m’a en quelque sorte emmenée avec elle… Perrin, je n’ai vu personne d’autre !

L’apprenti forgeron saisit très bien la question implicite. Lorgnant avec mélancolie le pain et le fromage que son amie remballait, il se lécha soigneusement les doigts avant de répondre :

— Je n’ai vu personne à part toi. Pas de Trollocs ni de Blafards, et ça, c’est une bonne nouvelle.

— Rand doit aller bien, et les autres aussi. Il le faut ! Je suis sûre qu’ils nous cherchent en ce moment même. Ils nous trouveront bientôt, tu verras. Après tout, Moiraine est une Aes Sedai !

— Tu es obligée de me le rappeler ? Bon sang ! je donnerais cher pour l’oublier…

— Je ne t’ai pas entendu te plaindre quand elle nous a sauvés des Trollocs…

— C’est vrai, mais j’aimerais que nous puissions nous passer d’elle… (Sous le regard implacable d’Egwene, le jeune homme se sentit soudain très mal à l’aise.) Bon, d’accord, nous ne pouvons pas… Tu sais, j’ai réfléchi…