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Egwene fronça les sourcils de surprise.

Perrin ne se formalisa pas, car il avait l’habitude de ce genre de réaction. Chaque fois qu’il avait une idée, même aussi bonne – voire meilleure – que les leurs, ses amis ne manquaient pas de lui rappeler qu’ils trouvaient sa façon de penser laborieuse – parce qu’il était lent, oui, et alors ?

— Nous pouvons attendre que Lan et Moiraine nous retrouvent, mais…

— Bien sûr ! Moiraine Sedai a dit qu’elle saurait nous rejoindre, si nous étions séparés.

Naturellement courtois, Perrin attendit que son amie ait terminé avant d’enchaîner :

— Mais les Trollocs risquent de nous tomber dessus d’abord. Et Moiraine n’est peut-être plus de ce monde. Comme tous les autres… Non, Egwene, ne proteste pas ! Je suis navré, mais c’est la vérité. J’espère qu’ils vont bien et qu’ils nous rejoindront autour de ce feu d’un instant à l’autre. Mais l’espoir, c’est comme une corde qu’on lance à un noyé : s’il ne participe pas, ce n’est pas suffisant pour le sortir de l’eau.

Egwene attendit un moment avant de murmurer :

— Tu veux qu’on se mette en chemin pour Pont-Blanc ? Si Moiraine Sedai ne nous trouve pas ici, elle nous cherchera là-bas…

— En toute logique, nous devrions aller à Pont-Blanc. Mais les Blafards le savent sûrement aussi bien que nous. C’est là qu’ils nous attendront, et cette fois, nous n’aurons pas une Aes Sedai ou un Champion pour nous protéger.

— J’ai compris ! Tu vas me proposer de fuir quelque part où les Trollocs et les Blafards ne nous trouveront pas. Et Moiraine Sedai non plus ! Le genre de plan que Mat mitonnait…

— J’avoue y avoir pensé mais, chaque fois que nous nous croyons sauvés, les monstres nous retrouvent. J’ignore s’il existe un endroit où nous cacher. Même si ça me déplaît, nous avons besoin de Moiraine.

— Je ne comprends plus très bien… Où veux-tu aller ?

Perrin en tressaillit de surprise. Egwene attendait qu’il lui montre la voie. Comment aurait-il pu imaginer qu’elle lui demanderait d’être le chef ? Au village, elle détestait obéir, et bien malin qui pouvait lui dire ce qu’elle devait faire ou ne pas faire. Seule la Sage-Dame faisait exception, et encore, il arrivait à Egwene de rechigner…

Perrin passa une main dans la poussière pour la lisser, puis il dessina une carte des plus sommaires.

— Nous sommes ici, en gros, et voilà où est Pont-Blanc… Du coup, Caemlyn doit se trouver par là, sur le côté…

Perrin regarda les trois points qu’il venait de tracer dans la poussière. Tout son plan reposait sur ses souvenirs de l’antique carte du père d’Egwene. Maître al’Vere répétait qu’elle n’était pas fiable, et il n’avait jamais passé autant d’heures à rêver devant que Mat ou Rand.

Mais Egwene n’émit aucune objection.

— Caemlyn ? répéta-t-elle, un peu sonnée.

— Caemlyn, oui… (Perrin traça dans la poussière une ligne qui reliait deux des points.) On s’éloigne de la rivière et on marche en ligne droite. Personne ne pourrait anticiper ça. Ensuite, nous attendrons les autres à Caemlyn.

Perrin s’épousseta les mains et attendit la réaction de son amie. Pour lui, c’était un bon plan, mais elle allait sûrement trouver des objections. Puis elle prendrait les choses en main – comme à Champ d’Emond – et il suivrait le mouvement.

— Nous traverserons des villages, dit Egwene à la grande surprise du jeune homme. On nous indiquera le chemin à suivre…

— Ce qui m’ennuie, c’est que l’Aes Sedai ne pensera peut-être pas à nous chercher là-bas. Je n’aurais jamais cru qu’une telle chose m’inquiéterait, mais tout arrive ! Que ferons-nous si elle ne vient pas ? Elle risque de nous croire morts et de partir pour Tar Valon avec Mat et Rand.

— Moiraine a dit qu’elle saurait nous trouver… Que ce soit à Pont-Blanc ou à Caemlyn ne change rien.

— Si tu le dis… Mais, si elle ne se montre pas à Caemlyn, nous irons à Tar Valon pour plaider notre cause devant la Chaire d’Amyrlin…

Perrin n’en crut pas ses propres oreilles.

Il y a deux semaines, je n’avais jamais vu une Aes Sedai. Et voilà que je parle de la Chaire d’Amyrlin comme si je ne connaissais qu’elle !

— Selon Lan, la route qui conduit de Caemlyn à Tar Valon est excellente… Tu ne me donnerais pas encore un peu de pain et de fromage, par hasard ?

— Nos réserves devront durer longtemps, sauf si tu es meilleur que moi avec les collets… Au moins, allumer le feu fut un jeu d’enfant.

Egwene sourit comme si elle venait de plaisanter, puis elle rangea le paquet dans sa sacoche.

Apparemment, elle était prête à obéir, certes, mais dans des limites très strictes.

— Dans ce cas, dit Perrin, son estomac criant famine, nous allons partir tout de suite. Je sécherai en marchant, voilà tout !

S’il devait être le chef, pensa le jeune homme en recouvrant le feu avec de la poussière, il était temps de commencer.

Et, avec le vent qui se levait, mieux valait se mettre en mouvement.

23

Frère du loup

Dès le début, Perrin devina que le voyage serait pénible. Pour commencer, Egwene exigea qu’ils chevauchent Bela à tour de rôle. Même si elle ignorait quelle distance ils devraient couvrir, il semblait injuste qu’il soit le seul à marcher.

Sur ce point-là, la jeune fille ne paraissait pas être ouverte à la négociation.

— Je suis trop grand pour Bela, objecta Perrin, j’ai l’habitude de marcher, et ça m’est beaucoup plus agréable.

— Parce que moi, je n’ai pas l’habitude de marcher ?

— Ce n’est pas ce que…

— Tu veux que je sois la seule à avoir des escarres, c’est ça ? Et quand tu auras marché à t’en détruire les pieds, tu espères que je m’occuperai de toi ?

— La discussion est close, capitula Perrin lorsqu’il vit que son amie était prête à continuer pendant des heures. Tu as gagné, mais c’est toi qui chevaucheras en premier. Inutile de me foudroyer du regard, je ne céderai pas. Et si tu ne montes pas en selle toute seule, je me chargerai de t’y asseoir de force.

Egwene sembla surprise, puis elle eut un petit sourire.

— Si tu le prends comme ça…

Moqueuse ou pas, elle consentit enfin à enfourcher Bela.

Alors qu’il tournait le dos à la rivière, Perrin marmonna quelque chose au sujet des femmes et de la vie. Dans les histoires, les chefs n’avaient jamais à gérer des affaires de ce genre.

Egwene insista pour qu’il prenne son tour. Et, chaque fois qu’il tenta de se défiler, elle l’accabla de paroles jusqu’à ce qu’il cède. Le métier de la forge n’étant pas connu pour fabriquer des avortons, le jeune homme pesait son poids. De son côté, Bela était plus fluette qu’un étalon ou un hongre. Chaque fois qu’il glissait son pied dans un étrier, la jument à long poil le regardait avec une évidente désapprobation – en tout cas, c’était ce qu’il aurait juré. Un détail sans trop d’importance, certes, mais qui finit par taper sur les nerfs de Perrin. Du coup, il tressaillait dès qu’Egwene annonçait :

— C’est ton tour, Perrin !

Dans les histoires, les chefs ne tressaillaient jamais et personne ne leur cassait les pieds. Cela dit, ils n’avaient pas Egwene sous leurs ordres…

La question de la nourriture devint très vite préoccupante. Dès la fin du premier jour de voyage, les maigres réserves de pain et de fromage furent épuisées. Pendant qu’Egwene s’occupait de faire du feu, Perrin plaça des collets sur plusieurs passages de lapins. Les traces dataient, mais tenter le coup ne coûterait rien. Quand il eut fini, le jeune homme décida de vérifier s’il était toujours un as à la fronde. Profitant de ce qui restait de clarté, il se mit à l’affût… et sursauta de surprise quand un lapin famélique sortit des buissons, entre ses pieds, et se précipita vers un bosquet. N’ayant rien perdu de sa précision, Perrin le foudroya à quelque quarante pas de distance, une fraction de seconde avant qu’il disparaisse derrière un arbre.