Lorsque le jeune homme revint dans le camp avec sa prise, il trouva Egwene agenouillée les yeux fermés devant un joli petit tas de bois et de feuilles mortes.
— Que fais-tu donc ? Le feu ne va pas s’allumer tout seul !
Egwene sursauta, se retourna et souffla :
— Tu m’as fait peur…
— J’ai eu de la chance ! annonça Perrin en brandissant son lapin. Prends donc ta pierre à feu ! Ce soir, nous allons faire un vrai repas.
— J’ai perdu ma pierre à feu… Je la gardais dans ma poche, et elle a dû finir au fond de la rivière.
— Dans ce cas, comment… ?
— C’était si facile, hier ! J’ai fait ce que Moiraine Sedai m’a enseigné. Tendre simplement un bras et… (Egwene fit mine de saisir quelque chose, mais elle laissa retomber sa main.) Je n’y arrive plus…
— Le… Le Pouvoir, c’est de ça que tu parles ?
La jeune fille acquiesça.
— As-tu perdu l’esprit ? Enfin, il s’agit du Pouvoir de l’Unique ! On ne s’amuse pas avec une chose pareille.
— C’était si facile… J’en suis capable, Perrin ! Je peux canaliser le Pouvoir.
— Je vais allumer le feu avec des morceaux de bois, souffla le jeune homme. Promets-moi de ne plus jamais tenter d’utiliser cette… cette force…
— Pas question ! (Egwene serra les dents, comme chaque fois qu’elle était prête à tout pour avoir raison.) Perrin Aybara, renoncerais-tu à ta hache ? Accepterais-tu de te déplacer avec une main attachée dans le dos ? Je ne te promettrai rien !
— Je m’occupe du feu…, fit Perrin, très mal à l’aise. Au moins, n’essaie plus ce soir, d’accord ?
Egwene acquiesça à contrecœur. Même lorsque le lapin fut en train de rôtir sur une broche improvisée, Perrin devina que son amie remâchait son échec – tout en étant persuadée qu’elle aurait pu faire les choses bien mieux que lui.
Elle s’entêta, recommençant tous les soirs sans rien obtenir de plus probant qu’une colonne de fumée qui se dissipa en une fraction de seconde. À l’expression de son amie, Perrin jugea judicieux de ne pas émettre de commentaires.
Après le festin à base de lapin, ils durent se contenter d’un régime composé de tubercules et de très rares jeunes pousses. Le printemps se faisant toujours attendre, ces aliments se révélèrent insipides, comme on pouvait le prévoir. Aucun des deux jeunes gens ne se lamenta, mais il régna pendant les repas une mélancolie qu’on pouvait sans risque d’erreur attribuer à l’absence de fromage et d’autres délicieuses spécialités humaines.
La découverte d’un cercle de champignons, un soir, permit aux voyageurs d’améliorer un peu leur ordinaire. Se régalant des succulentes chanterelles, ils échangèrent en riant des souvenirs de Champ d’Emond qui commençaient immanquablement par : « Tu te rappelles le jour où nous… »
Mais les champignons ne durèrent qu’un soir, et les rires joyeux aussi. Crever de faim n’avait rien de réjouissant, tout le monde savait ça.
Celui des deux qui marchait tenait en permanence une fronde lestée d’un projectile. Hélas, tous les tirs, au demeurant fort rares, manquèrent leur cible. Quant aux collets qu’ils posaient tous les soirs, c’était pour les retrouver vides le matin. Le résultat aurait peut-être été meilleur en restant une journée entière à un endroit donné, mais les deux fugitifs refusaient de perdre ainsi un temps précieux. Caemlyn était encore loin – enfin, probablement, parce qu’ils n’en savaient trop rien – et ils ne seraient pas en sécurité avant d’y être.
Perrin se demanda si un estomac pouvait rétrécir assez pour que l’abdomen d’un homme soit un jour rempli de vide.
Selon lui, leur rythme de marche n’était pas si mauvais que ça. Pourtant, alors qu’ils s’éloignaient de plus en plus de la rivière, les deux jeunes gens ne virent pas l’ombre d’un village – ou simplement d’une ferme – où ils auraient pu demander leur chemin.
Perrin ne put s’empêcher de douter du bien-fondé de son plan. Extérieurement, Egwene semblait en revanche être restée confiante comme au premier jour. Mais elle n’en pensait pas moins, le jeune homme en aurait mis sa main au feu. Tôt ou tard, elle n’y tiendrait plus, affirmant à juste titre qu’il valait mieux affronter des Trollocs qu’errer dans la forêt jusqu’à la fin de ses jours.
Ces critiques ne vinrent jamais, ce qui n’empêcha pas Perrin de les redouter.
Après deux jours de voyage, la plaine céda la place à une série de collines boisées. Comme partout ailleurs, le printemps brillait ici par son absence. Lorsque le terrain redevint plat, la progression continua à travers une forêt maladive dont la monotonie était par bonheur brisée par de très vastes clairières parfois larges d’un bon quart de lieue. Dans tous les coins que le soleil n’atteignait pas, la neige attendait toujours de fondre et le vent restait mordant du matin au soir. À leur grand désarroi, Egwene et Perrin n’aperçurent pas la moindre route, pas davantage de pistes, aucun champ cultivé et pas le quart d’un signe que la région était habitée.
En revanche, des ruines de fortifications leur apprirent qu’elle l’avait été dans un lointain passé. Ils virent même des vestiges de maisons, mais il y avait beau temps que la végétation, indestructible quand on ne tentait pas de l’arrêter, les avait investies et très lentement éventrées.
Les deux voyageurs découvrirent aussi une grande tour décapitée qui menaçait de s’écrouler sur les chênes vénérables qui l’entouraient.
Bref, beaucoup de fantômes du passé, mais aucune trace de l’existence d’une population humaine contemporaine. Échaudés après ce qui était arrivé à Shadar Logoth, Egwene et Perrin ne prirent pas le risque d’explorer les diverses ruines. Pressés de rejoindre la civilisation – ou du moins un semblant, s’ils ne pouvaient pas avoir mieux –, les deux amis s’imposaient un train d’enfer.
Chaque nuit, des cauchemars venaient troubler le repos de Perrin. Ba’alzamon y était omniprésent, traquant le jeune homme dans des labyrinthes sans fin. Mais si ses souvenirs ne l’abusaient pas, il ne se trouvait jamais face à face avec son ennemi.
Le voyage ayant tout ce qu’il fallait pour alimenter de mauvais songes, Egwene se plaignit aussi de passer des nuits difficiles. Les ruines de Shadar Logoth la hantaient, et la découverte des fortifications, puis de la tour, n’avait sans doute rien fait pour arranger les choses.
Même quand il se réveillait couvert de sueur et tremblant de tous ses membres, Perrin gardait ses cauchemars pour lui. Egwene attendait qu’il la guide jusqu’à Caemlyn, pas qu’il la prenne pour confidente – et surtout pas quand on ne pouvait rien faire de toute façon…
Quand il capta l’odeur, Perrin marchait devant Bela, se demandant s’ils auraient quelque chose à se mettre sous la dent le soir. La jument dut sentir aussi, car elle renâcla et secoua violemment la tête, forçant le jeune homme à la tenir par la bride pour l’empêcher de hennir.
— De la fumée…, souffla Egwene.
Très excitée, elle se pencha sur sa selle, inspira à fond et ajouta :
— Un feu de cuisson… Quelqu’un fait rôtir un lapin.
— C’est possible…, se contenta de dire Perrin, douchant l’enthousiasme de son amie.
Il échangea sa fronde contre sa hache, dont il serra nerveusement le manche. C’était une arme, certes, mais les moulinets qu’il faisait derrière la forge –, et plus tard, les leçons de Lan – n’avaient pas suffi à le préparer à s’en servir. Très vague dans sa mémoire, la bataille de Shadar Logoth ne renforçait en rien sa confiance. Malgré tout ce que lui serinaient Rand et le Champion, il avait un mal de chien à évoquer le fameux « vide ».